LES FOSSOYEURS Faisant mon marché, comme le commun des mortels, je me suis laissé glisser dans la main un tract du Parti communiste français : « Une proposition d’avenir, la retraite à 60 ans : oui c’est possible ». De la propagande, des mots, rien que des mots. Quand on veut sérieusement les choses que l’on dit, l’on joint le geste à la parole. Que valent les professions de foi qui ne se traduisent pas dans les actes ? La retraite à 60 ans, une proposition d’avenir ? Mais n’était-ce pas la réalité d’un passé fort récent ? Pourquoi la promettre dans un avenir indéterminé quand on ne s’engage pas à la hauteur des enjeux pour la défense de ce qui était « un acquis » ? Dit comme cela : « une proposition d’avenir », cette revendication du PCF ressemble à une parole de curé. Ceux-là ne nous promettent-ils pas la félicité en Paradis. « L’avenir » du PCF ressemble en l’occurrence au Paradis des croyants. S’il en était autrement ça ce saurai, ça ce verrai dans les actes, ça ce connaitrait dans les luttes. Bien que les rapports entre la CGT et le PCF se soient profondément modifiés depuis quelques années, une large majorité des cadres de la CGT sont aujourd’hui encore des militants et des cadres du PCF. S’ils le voulaient vraiment, si leur profession de foi concernant la retraite à 6O ans, qui s’exprime dans leur tract, était autre chose que des paroles de curés, n’auraient-ils pas pu « secouer le cocotier » ? Un deuxième volet de la réforme des retraites, prolongement de celle de Sarkozy/Woerth, est en passe d’être adoptée et appliquée. Qu’elle a été la mobilisation syndicale pour la stopper ? « La gauche »comme ils disent, est au pouvoir, si mobilisation il y avait-eu, n’aurait-elle pas été plus réceptive à la protestation populaire que ne fut la droite sarkoziste ? Alors, que risquaient-ils à la tenter si telle était vraiment leur conviction ? Pas possible ? Les gens n’y croient plus ? On disait cela déjà à l’époque, pourtant en septembre octobre 2010, il y eut tout de même une puissante mobilisation avec des grèves et surtout des manifestations de masse, qui durèrent plusieurs semaines, et qui serait sans nul doute venu à bout des rodomontades de Sarkozy si les dirigeants syndicaux l’avaient vraiment voulu, s’ils avaient appelé, à la « grève nationale » comme la base et certaines structures syndicales le souhaitaient. Mais cette fois rien ! Pas la moindre mobilisation véritable. La « gauche est au pouvoir », et les dirigeants syndicalistes qui s’identifient à la « gauche », ne veulent pas gêner « la gauche », ils ne veulent pas être cause de « l’échec de la gauche ». Mais l’échec de quoi « ventre bleu »? L’échec de la politique de Sarkozy faite par Hollande. Qui aurait jamais pu imaginer que la bêtise humaine puisse atteindre de telles extrémités ? Édouard Martin, le syndicaliste cédétiste de Florange qui promettait un « malheur » à François Hollande, l’homme dont le verbe enflé était plus gros que sa tête, viens de se vendre au même François pour une paye de député européen. Didier Lereste, retraité SNCF, était le secrétaire de la fédération CGT des cheminots en 2010 durant la mobilisation contre la réforme des retraite Sarkozy/Woerth .Comment s’étonner après coup de son indécision d’alors, quand on le voit à présent rejoindre les rangs des ennemis socialistes avérés des travailleurs et des salariés. Nous avons évoqué dans un article précédent (« Édouard Martin fait « un malheur ») la perversité du système institutionnel de l’alternance et du bipartisme, qui réduit la vie politique à sa plus simple expression, un genre de jeu de scouts, les bleus contre les roses, la gauche contre la droite, et qui contribue à la perte des repères et facilite l’égarement. Mais cet aspect des choses n’est que l’une des manifestations récurrentes d’une question plus vaste, celle de l’intégration syndicale Nous nous étions appesanti sur celle-ci dans notre ouvrage, « Social bonapartisme et classe ouvrière », dont le texte est visible sur ce Site. Dans notre article du 13 novembre, « discussion avec Jean-Claude Mailly », nous montrions comment l’identification à « la gauche » influait sur le positionnement syndicaliste à l’égard du mouvement antifiscal. Depuis, ce dernier parait s’essouffler un peu. Dénonçant en quelque sorte « un mélange des genres » Jean-Claude Mailly disait alors, « le rôle d’un syndicat, c’est bien de défendre les intérêts des salariés », et non d’être dans une logique « toutes classes sociales confondues ». Mais il ne s’agissait là en vérité que d’un prétexte inapproprié pour ne pas se joindre au mouvement, et de la sorte venir en aide au gouvernement. Il est probable dès lors que le gouvernement sorte de l’épreuve, abîmé certes mais gagnant. Tant pis pour les classes populaires et en tout premier lieu les salariés, qu’invoquait pourtant le secrétaire de CGT-FO, ils n’auront qu’à subir de plein fouet les effets de la pression fiscale qui aurait pu être évité si le mouvement syndical c’était joint au front antifiscal plutôt que de le scinder. « En tant que syndicat, – disait Jean-Claude Mailly,- nous nous représentons les salariés, l’intérêt des salariés. Nous, on est sur les questions de salaires, d’emploi, on n’est pas sur autre chose. » (Pas autre chose, le faisait-il exprès, il évitait de mentionner les retraites) Mais la réalité, au bout du compte c’est qu’ils ne défendent rien de rien, ni à propos de la fiscalité bien sûr, mais pas d’avantage les salaires non plus, ni les retraites. Ils laissent aller vau-l’eau, ils accompagnent le mouvement de « la gauche gouvernementale », leur rôle c’est d’éviter les vagues, c’est d’empêcher les salariés de crier « aye ! » quand ça leur fait mal. Nous avons de multiples fois ici, dans maints articles, dont plusieurs à l’adresse du « Front de Gauche » ou de Jean-Luc Mélenchon, tenté d’alerter, tirer la sonnette d’alarme, « Il faut avons-nous dit une véritable opposition de gauche au gouvernement de gauche », à défaut c’est le FN « qui tirera les marrons du feu ». Bon, alors, nous savons, et nous lui en savons gré, que dans la perspective des municipales, Jean-Luc Mélenchon souhaitait des listes indépendantes du PS, et que le PCF ne le veut pas, obnubilé qu’il est par le « sauvetage de ce qui lui reste de mobilier électoral ». Ça c’est la soupe interne au « Front de Gauche ». Le résultat apparent, c’est que le « Front de Gauche » reste partie prenante, piégé par cette gauche de gouvernement dont il va partager la déroute. La conséquence c’est que « Le Front de Gauche » aura été incapable d’incarner cette opposition de gauche véritable et sans concessions qui aurait pu rallumer à gauche de la gauche l’espérance populaire et enrayer la dérive « frontiste » de l’électorat. Il fallait une opposition de gauche au gouvernement de gauche. Il n’y en a pas, il faut se résoudre à cette idée, il n’y en aura pas. Cela est déjà en soi remarquable. Mais cela ne va pas seul. C’est pire. Il n’y a pas d’opposition politique de gauche, mais pas non plus de contestation syndicale. Mais il y a des apparentements inappropriés, des collusions choquantes, des collaborations indécentes, de la félonie, de la tromperie, de l’arrivisme. Quand le FN jettera la terre par-dessus, ils diront qu’ils n’ont pas voulu ça, qu’ils n’y sont pour rien, qu’ils déclinent toutes responsabilités. Ils botteront en touche : « nous avons toujours lutté contre ». Or, c’est diantre vrai, avec des mots, avec des imprécations, avec des rodomontades, ils ont lutté contre. Mais avec leurs actes, avec leurs positionnements véritables, ils auront contribué à la démoralisation des classes populaires et à la montée de la désespérance sociale, ils auront creusé le trou. Mais ce sont eux encore, pourtant, qui voudront donner des leçons de conscience, « aux mauvais français, aux pauvres types « qui se trompent de colère », à ceux qu’ils ont floués si longtemps. Eux, « les fossoyeurs », qui d’une manière ou d’une autre, prêtent main forte au PS pour enterrer ce qui reste de culture ouvrière et de « modèle social français » Vendredi 19 décembre 2013.
