LE MAITRE SCANDALE »Indignez-vous! » s’était exclamé Stéphane Hessel avant de tirer sa révérence. Et la France tout entière, en effet, s’indigne à l’unisson. C’est Jérôme Cahuzac qui l’a ainsi scandalisée.Avec les mots tranchants de sa fonction, François Hollande, parle « d’outrage à la République ». Bien sûr nous sommes indignés. Si nous devions le manifester par l’oral il ne fait guère de doute qu’à l’instar de Gérard Filoche, nous suffoquerions sous l’effet de la colère. Nous sommes indignés et nous avons raison comme vous tous. Il est pris, il a avoué, il convient que le ministre félon paye sa faute de manière exemplaire.Pour autant, la colère et l’indignation doivent-elles nous aveugler ? L’opprobre ainsi jeté, bien que tellement méritée, sur Jérôme Cahuzac, n’est-il pas en vérité l’ultime stratagème dont ils usent pour se protéger eux-mêmes et le système dont ils sont les zélés serviteurs ? Jérôme Cahuzac est-il le ver dans le fruit sain ? Est-il l’exception de la règle ? La souillure qu’il faut laver pour retrouver une « République propre » ? Nous savons que vous souriez déjà à la seule énoncée de ces questions. Il suffit en effet de les poser pour entendre siffler à nos oreilles les voix de la vérité. La conduite de Jérôme Cahuzac, qui ment à tout le monde, les yeux dans les yeux, ministre du Budget qui fraude tout le premier, est en effet inqualifiable ! Mais est-ce bien le seul, est-ce bien « tout le scandale » ? La réponse coule de source.« Pas vu, pas pris » dit le bon sens populaire. Le scandale Jérôme Cahuzac n’est-il pas avant tout de s’être fait prendre ? Combien d’autres, parmi le personnel politique de notre République, possèdent de tels comptes dans des paradis fiscaux, qui ont la chance de ne pas être dénoncés, ou celle d’être mieux protégés, d’avoir des secrets mieux gardés, des couvertures plus sophistiquées, des « prête-noms » et des sociétés-écrans. On a vu, déjà, dans d’autres cas, en d’autres circonstances, des alertes clignoter sur les ordinateurs de la société « Clarstream » par exemple, des valises d’argents circuler de vedettes en rétro commissions, sans que les acteurs ou bénéficiaires subodorés ne soient inquiétés vraiment. Il faut dire que ceux-là sont de vrais riches ou de vrais puissants, qui manipulent des sommes bien plus considérables leur permettant de s’offrir les meilleurs « conseils ». À défaut il est possible aussi, bien sûr, d’être soi-même avocat d’affaires et spécialiste en « paradis fiscaux » et sociétés-écrans. Mais Jérôme Cahuzac, lui n’était qu’un petit chirurgien de province, « un petit intelligent qui n’a même pas fait l’ENA », qui n’en est pas moins apte à occuper un des ministères régaliens de la république, mais qui se révèle tout à coup assez bête pour posséder un compte mal secret et tellement repérable, parce qu’il n’est pas encore assez riche ou n’a pas assez fraudé pour s’offrir les services des meilleurs courtiers de la haute finance.Le scandale atteint déjà le ministre des Finances, le ministre de tutelle, de Jérôme Cahuzac, peut-il aussi atteindre le premier ministre, le président de la République ? Il ne fait guère de doute que le séisme politique et moral que provoque cette affaire dépasse largement le cas individuel de l’homme incriminé.On s’indigne, et on a raison, du compte à l’étranger, du délit de « blanchiment de fraude fiscale » de Jérôme Cahuzac ou du départ de Gérard Depardieu. Payer moins d’impôts au budget de la France. Mais comment pourrait-on ne pas s’indigner dès lors, bien davantage encore, car les sommes en jeu et les dégâts infligés, pas seulement au budget, mais au tissu économique même, aux populations, à la France entière, sont sans commune mesure avec la cagnotte du petit « Cahu », de la fuite organisée et légalisée des capitaux ? Si l’on est sincèrement et à juste raison scandalisés par de tels truandages, est-il possible qu’on ne le fût pas quand, des entreprises françaises, en « toute légalité capitaliste », sortent de l’hexagone des dizaines de milliards pour les investir dans des entreprises délocalisées ne rechignant pas ici, à précipiter au passage des milliers de familles dans la misère la précarité et le chômage ? Comment, sauf à manquer de cohérence ne serait-on pas outrés quand ces truands de la finance vont ainsi, par l’exploitation d’une main-d’œuvre sous-payée, générer des bénéfices colossaux qui ne seront pas redevables d’impôts en FranceLe scandale des scandales, le maître scandale, dirons nous, n’est-ce pas celui-là ? La cause, mère de tous les autres vices et scandales n’est-ce pas le « braquage permanent », par quelques-uns de la majorité laborieuse des populations, que constitue l’accaparement capitaliste, n’est-ce pas le partage honteusement si inégal de la richesse entre le capital et le travail ?La corruption et les scandales sont partout. Dans tous les pores de la société. Pas seulement dans « les pots de vin», les « rétros commissions » et la « fraude fiscale ».Le scandale, ce sont les marges prohibitives et rapides. Le scandale ce sont les profits spéculatifs. Le scandale c’est l’exploitation éhontée d’une main-d’œuvre sous-payée, le pillage sans vergogne des richesses de la planète. Le scandale ce sont les salaires exorbitants des grands patrons, ceux en millions d’euros versés à des garçons pour taper dans un ballon. Le scandale c’est la vénalité qui s’empare des valeurs olympiques, c’est le dopage généralisé dans le sport que motive l’appât du gain, c‘est la marchandisation des valeurs affectives et morales. Le scandale ce sont ses marchandises qui font deux fois le tour de la terre en se fichant du bilan carbone, pour générer plus de profits indus, le sandale ce sont ces déchets industriels que l’on déverse en Afrique pour réaliser des gains sur les frais de retraitement. Le scandale ce sont ses industries qui s’emparent de l’alimentation humaine au détriment de la santé de l’humanité, qui traficotent les marchandises et trompent les consommateurs, ce sont ces laboratoires pharmaceutiques qui pour générer des profits ne rechignent pas à empoisonner des milliers de patients. Le scandale ce sont ces médecins qui se vendent au plus offrant, ces hôpitaux qui sont devenus des entreprises rentables, cette presse et ses journalistes prétendument indépendants qui se font acheter par le plus offrant, c’est, justifiée par la course au gain, cette sorte de prostitution généralisée. Le scandale ce sont ses responsables politiques ou d’organismes officiels qui édictent des règles, lois et décrets dans le seul but de faire vendre à tout prix les gilets fluorescents, les vaccins H1 N1 ou les éthylotests de leurs copains et coquins. Le scandale en peu de mot c’est l’obsolescence du système capitaliste de production devenu à ce stade un non-sens historique. Ce système est entré dans un tel processus de décomposition avancée, qu’il génère un immense tas de fumier et de pourriture sur quoi poussent à foison les « Fleurs du mal », les champignons vénéneux, où grouillent les espèces vivantes les moins recommandables d’escrocs, d’aigrefins, de truands grands et petits, et qui exhale à la surface du globe terrestre des fragrances pestilentielles et nauséabondes.Faut-il s’étonner vraiment, dans un semblable contexte, si le personnel politique et les grands gestionnaires, en charge du pilotage de ce système dégénéré, se découvrent à eux-mêmes des âmes d’escrocs quand ce n’est de bandits et de voleurs ?Alors oui, nous avons vu sur nos écrans « le coup de gueule » de Gérard Filoche » membre depuis vingt ans du bureau national du PS. Nous connaissons cet homme et nous ne doutons pas un instant de sa sincérité. L’amitié que nous lui gardons, malgré l’écart de nos trajectoires politiques, fait que son sanglot contenu n’a pas été sans nous troubler aussi. Mais nous te le disons camarade, gardes, gardons nos larmes, il n’est pas temps, et dégainons nos armes, pour l’heure, celles de la rhétorique, pour abattre ce système pourri.
