TURQUIE : LE SACRE DU PRINTEMPS ?On se souvient que le soulèvement tunisien qui s’était produit en décembre 2010 et la mobilisation populaire égyptienne en février 2011, au plus creux de l’hiver, avaient eu droit aux jolies appellations de « révolution du jasmin » ou « de « printemps arabe ». La Turquie se soulève à son tour. Nous sommes fin mai et début juin 2013. Enfin se dit-on, un printemps social en synchronisme parfait avec le calendrier. Pourtant, on n’entend guère parler de « printemps turc ». Mais où est donc passé le printemps arabe ?D’ailleurs, on n’entend pas parler non plus de printemps arabe. Les évènements turcs n’en sont-ils pas le prolongement, le rebond ? Le printemps arabe était censé subvertir le « monde arabo-musulman ». Alors certes la Turquie n’est pas arabe, mais que l’on s’en souvienne, ne nous annonçait-on pas début 2011, que le « fameux printemps arabe », allait soulever l’Iran aussi. Or l’Iran Persan n’est pas plus arabe que la Turquie. Ce détail n’était pas alors de nature à troubler les envolées lyriques des propagandistes de « la subversion démocratique ». Alors, c’est vrai, la Turquie n’est pas arabe, mais, comme l’Iran, elle appartient au monde musulman, à l’espace islamique, au demeurant, elle a avec le monde arabe un long passé commun historique, politique, culturel, identitaire, héritage de « l’Empire ottoman». Cela ne justifierait-il pas que « le printemps arabe » se soit cherché un deuxième souffle dans la péninsule Anatolienne ? Mais non, nul, à propos des évènements turcs, ne parle plus de « printemps arabe ».Pire même, Laurent Fabius, qui décidément se distingue en ce moment par ses outrances, l’affirme tout net, il n’y a pas de printemps turc : « La France garde un œil attentif sur la Turquie, mais se refuse aux comparaisons hâtives. Interrogé, mercredi 12 juin sur France 2, sur les violences et la contestation qui monte en Turquie, Laurent Fabius a ainsi estimé qu’on ne pouvait pas parler de « printemps turc », en référence au « printemps arabe » : « Ce n’est pas le même phénomène, la Turquie est en développement économique en plus le gouvernement de M. Erdogan a été élu démocratiquement, ce qui n’était pas le cas de M. Moubarak ou de M. Ben Ali. » Pourquoi cet ostracisme ? Pourquoi ce manque d’enthousiasme ? Les poètes de la propagande impérialiste auraient-ils avalé leur oiseau ?Pourquoi refusent-ils de lui décerner le label : « printemps turc ? »« Ils », nous voulons parler des médias et des responsables politiques occidentaux dithyrambiques qui nous faisaient des roucoulades de plaisir à propos du prétendu printemps arabe et de la « révolution démocratique » par laquelle les peuples de cette région du monde reconnaissaient enfin la supériorité politique de l’Occident. « Ils » ont été échaudés. La subversion démocratique arabe c’est muée en simple transition politique au profit des partis musulmans sunnites fondamentalistes. Quant à l’offensive de subversion militaire des rares régimes laïques du Moyen-Orient, il n’est plus impossible à présent qu’elle se brise en Syrie sur la résistance du pouvoir légal. Eh puis, la Turquie n’est-elle pas déjà une démocratie ? Va-t-on donner des leçons de démocratie à la démocratie ? Si Erdogan n’est pas gentil, les USA menaceront-ils demain la Turquie membre de l’OTAN, d’une intervention de l’OTAN ? Enfin, ceux qui manifestent en Turquie, ne sont pas ‘de vrais démocrates », ne sont pas mues par les officines démocratiques qui opèrent sur« le web », à croire même que les Turcs ne sont pas reliés à la « blogosphère ». C’est un autre monde, un autre visage de la subversion sociale qui fait là son apparition. Le visage patibulaire du « peuple » et « de la racaille », la révolte « des classes dangereuses » qui terrorise tous les vrais démocrates du monde disposés à soutenir toute révolution, à la condition expresse qu’elle ne change rien à l’ordre social. Voilà pourquoi « ils » sont cois, et ont avalé leur bel « instrument ». S’ils donnent de la voix à nouveau, gageons que ce sera pour éructer leur haine de « cette révolution là ».. Le vrai fond des choses.Et pourtant, quoi qu’en dise l’abominable monsieur Fabius, il y a bien un lien entre les subversions arabes de l’hiver 2011 et « ce printemps turc ». Un lien qui n’a rien à voir certes avec « l’idéal démocratique occidental », ni avec l’appartenance à un peuple, à une religion ou à une culture. Toutes ces choses qui peuvent certes jeter des ponts, mais n’expliquent que peu le fond. Le fond, c’est à n’en pas douter, les inégalités sociales, la crise, la récession, la misère et le mal-être social. C’était en vérité la toile de fond de la révolte tunisienne, même si elle a été occultée après par les manœuvres d’une transition politique pilotée. C’était la toile de fond de la mobilisation égyptienne, même si les couches populaires les plus défavorisées sont restées en retrait du mouvement.Avec les subversions arabes, on pouvait encore croire, ou faire semblant de croire que la cause première des soulèvements était « le déficit démocratique ». Cela est déjà moins aisé avec la subversion turque. Les causes socio-économiques de l’agitation des peuples sont de plus en plus évidentes, et c’est cela qui inquiète les champions de la « démocratie ». Ils veulent bien, ils en maitrisent parfaitement la mécanique, donner à « bouffer » aux peuples du suffrage universel, et de nouvelles générations de dictateurs, mais ils ne veulent rien lâcher, pas une part, même infime, de la richesse sociale qu’ils accaparent comme des bandits et dont ils se persuadent qu’elle leur est due.Entre Charybde et Scylla. Les puissances occidentales, États-Unis en tête, ont accueilli avec enthousiasme le soulèvement du peuple tunisien, puis ils ont facilité le déclenchement et soutenu la subversion égyptienne. Il leur fallait cette toile de fond et ces alibis populaires pour justifier au nom « de la révolution », leurs agressions contre les régimes laïques arabes honnis d’eux-mêmes et de leurs alliés israéliens. Ils avaient même défini la région du monde, c’était le monde arabo-musulman, l’Iran y était inclus, où la subversion des peuples devait faire tache d’huile. Mais n’était-ce pas méconnaître l’huile et la révolution ? Premier échec « du printemps arabe » l’Iran n’a pas bougé, pas la moindre petite flamme de révolution démocratique iranienne au secours de laquelle l’occident eut tant aimé se précipiter. Deuxième échec « du printemps arabe » la Libye, pas de soulèvement populaire dans ce pays non plus, seule l’intervention militaire occidentale a pu in extremis sauver l’illusion « d’une révolution libyenne ». Troisième échec « du printemps arabe » la Syrie. Malgré un début de scénario semblable à celui de la Libye, occultation rapide de la mobilisation populaire par une rébellion armée fomentée et soutenue par l’Arabie Saoudite, le Qatar, la Turquie, Israël et les puissances occidentales, le régime légal a résisté et résiste encore. L’offensive de la déstabilisation s’est heurtée là à un écueil dont elle avait pensé pouvoir venir à bout, celui de la fermeté russe et chinoise sous-tendue par l’importance des enjeux géostratégiques dans cette région du monde. À défaut de faire céder la diplomatie russe, on se souvient que les USA, leurs alliés et leurs officines ont même tenté de pousser le « souffle du printemps arabe » jusqu’en Russie en y encourageant une tentative de déstabilisation démocratique » avant que Vladimir Poutine ne reprenne la main. La fermeté russo-chinoise, la résistance du régime baasiste en Syrie sont plus qu’un simple échec de l’offensive américano-occidentale, ils marquent un tournant, de la situation mondiale et pourrait peut-être même ouvrir la voie à un renversement total de situation dans le monde « arabo-musulman », voire au-delà. Les prises de position récentes des certains Muftis ou Imams se démarquant des appels au « jihad » contre la Syrie et le Hezbollah, celles des Brigades al Qassam (branche armée du Hamas), affirmant leur fidélité à l’axe Iran Hezbollah, témoignent d’un déplacement de la ligne de fracture. Il n’est pas dit que les peuples arabes, de confession musulmane sunnite, se laissent majoritairement embarquer dans l’aventure d’une guerre fratricide. Auquel cas ils pourraient bien se retourner comme un boomerang contre les aventuriers qui veulent les précipiter dans cette absurde boucherie.La subversion est une pandémie.Les puissances impérialistes occidentales, les forces de la réaction internationale ont joué à « la révolution », elles ont joué avec des allumettes. La révolution de 1848, celle qui fut selon Marx et Engels, l’occasion de la première apparition de « la classe ouvrière » sur la scène de l’histoire, n’avait-elle pas embrasé toute l’Europe de Paris à Vienne ? Le puissant souffle de la révolution russe ne fut contenu en Hongrie, en Italie, en Allemagne, que par des répressions sanglantes et le recours au fascisme. Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, la mobilisation anticoloniale des peuples se répandit comme une épidémie à la surface du globe. Pour contenir l’esprit subversif de la révolution cubaine en Amérique latine, les USA eurent recours à la « technique des coups d’État préventifs ». Plus près de nous, le printemps français, celui qui est resté dans l’Histoire comme « mai 68 », malgré son échec, a largement débordé les frontières de notre nombril hexagonal induisant le « mai rampant italien », le Printemps de Prague, etc. ; pour aboutir à la « révolution des œillets » au Portugal. Aux grèves de novembre, décembre 95 en France répondit en Allemagne l’écho d’une vaste mobilisation à Bonn où deux millions de manifestants criaient dans la langue de Goethe : « Parlons français». Portées par l’enthousiasme de leurs premiers succès en Tunisie et en Égypte, les puissances impérialistes occidentales auraient-elles oublié que la subversion est une pandémie ?Le « printemps turc » prémices du « printemps des peuples »?Mais alors, si le vrai fond des choses c’est les inégalités, la crise la misère et le mal-être social, et si de plus la subversion est une pandémie, alors, n’y-a-t-il pas autant de passerelles possibles entre le « printemps turc » et les peuples européens en souffrance, qu’il y en a entre celui-ci et les subversions populaires qui l’ont précédée, en Tunisie et en Égypte ? C’est dire que le « printemps turc » pourrait bien être le pont historique entre « le printemps arabe » de l’hiver 2011 et « le printemps européen » en gestation. Voilà une bien bonne raison aux médias occidentaux de « mettre en veilleuse »,et à Monsieur Fabius de faire un pas de plus dans l’abjection.16 juin 2013.
