PORTRAIT POSTHUME ARMAND CAMPSERVEUX N’EST PLUS

http://lavoiedessansvoix.fr/forum/attachment.php?attachmentid=46&stc=1PORTRAIT POSTHUME ARMAND CAMPSERVEUX N’EST PLUS La voie des sans voix ne sacrifie que très rarement à l’exercice de la rubrique nécrologique. Nous le fîmes pour regretter les disparitions de Viviane Forrester, de Stéphane Hessel ou celle encore de Nelson Mandela. Nous le fîmes afin de les vouer aux gémonies à propos des disparitions de Jean Germain, de Margaret Thatcher ou de Pierre Mauroy. Nous ne l’avions encore jamais fait pour un personnage plus modeste, qui présente pourtant plus d’intérêt humain. Nous le faisons aujourd’hui exceptionnellement car nous avons envie de vous parler d’un homme vrai. Armand Campserveux était notre ami, notre collègue et notre camarade. Né le 25 février 1946 il est décédé le 13 Janvier 2016, emporté en moins de cinq mois par une cruelle maladie, sans avoir atteint les soixante-dix ans. Apprenti SNCF au centre de La Garenne c’est au dépôt des Batignolles, celui où fut tourné selon le roman d’Émile Zola, le film de Jean Renoir « la bête humaine », avec Jean Gabin que le jeune Armand « ferrophile » convaincu et enthousiaste, fit ses premiers pas de cheminot, au milieu des années soixante. Le Dépôt des Batignolles se situait derrière la gare Saint Lazare au-delà de la rue Cardinet. Dans ce lieu mythique chargé d’Histoire et de Fantômes, en ce temps un des derniers dépôts vapeur de France, dont il gardait la nostalgie plus de quarante ans après, Armand revenait en dehors des heures de travail, faire de nombreuses et précieuses photos, témoignage en couleurs d’une époque révolue dont la plupart des images connues sont généralement en sépia ou en noir et blanc. Il fit ensuite une longue carrière d’agent de conduite, ponctuée de luttes, essentiellement sur la banlieue de Paris Saint-Lazare, et transporta durant des années, des millions de voyageurs de leurs domicile à leur travail et inversement. Pour ma part ce n’est que tard, dans les luttes sociales, dans les combats que j’ai connu Armand, celui qu’un journaliste commentant une photo célèbre nomma un jour « Gueule de Grève ». Oh oui c’était « une gueule Armand », théâtral et tonitruant, il en imposait du haut de ses 1 mètre 93 avec son ample gestuelle, ses mimiques exagérées et sa voix de stentor. Il intimidait ceux qui ne le connaissaient pas ou avaient mérité les saillies de son humour décapant et parfois même grinçant. Incollable sur le plan professionnel et réglementaire « le grand nerveux » tétanisait « les cadrichons ». Extraverti comme le sont en vérité les grands timides, il ne laissait voir que peu de choses de lui. Il fallait en décrypter le code pour pénétrer son énigme. J’eus cette chance à laquelle on ne pouvait prétendre sans patience. Et derrière son masque de « grande gueule un peu bourru » j’ai découvert un homme cultivé fin et infiniment sensible. Notre première rencontre avait eu lieu lors de la Grève des Agents de conduites de décembre 1986, qui donna naissance à « une coordination nationale des cheminots ». La grève terminée la coordination se prolongea dans une association « le comité national des cheminots » auquel Armand apportait son concours. Ainsi fûmes nous appelés à nous rencontrer souvent et nos liens plus fréquents donnèrent progressivement naissance à une solide amitié. Nous allâmes ensemble à deux reprises participer à des émissions de » « Radio libertaire ». Nous devînmes plus proches encore durant la grande grève de novembre décembre 1995 contre le plan Juppé. On se retrouva aussi lors du tournage du film de Dominique Cabrera, « Nadia et les hippopotames », avec Thierry Frémont et Ariane Ascaride, dans lequel nous fîmes de la figuration avec plusieurs autres amis cheminots. Les figurants étant invités par la production au festival de Cannes 1999 pour la présentation du film, Armand faisait partie de l’expédition. Armand avait fait l’école du Louvre de formation des cadres SNCF mais avait refusé de rentrer dans cette carrière. Il aimait trop son métier, les amitiés et la solidarité qui le caractérisait alors. Il cultivait une déférence quasi religieuse pour le travail manuel et la beauté du geste professionnel. Il sentait déjà croitre en lui la fierté d’appartenance et le souffle libérateur de l’insolence ouvrière.Lorsqu’il accéda à la retraite il se consacra d’abord à regrouper les photos de sa jeunesse au dépôt des Batignolles disparu, dans un ouvrage de qualité « Images de trains: 1964-1967, dépôt des Batignolles, derniers feux, édité en 1999 par « La vie du rail », et une exposition photos itinérante qu’il produisit lors de plusieurs manifestations. * Armand était un esthète, amoureux de la langue française des grands textes et des grands-acteurs. C’était un « fan » du ciné-club. Il adulait Louis Jouvet Charlie Chaplin ou Jacques Tati. Connaisseur en peinture et art pictural, il aimait particulièrement les peintres impressionnistes. C’était un admirateur de Georges Simenon dont il appréciait les incursions dans les milieux populaires, les portraits de professionnels pointus à l’instar de « l’horloger de Saint-Paul » et les ambiances fauves. Il avait des connaissances surprenantes en architecture populaire et rurale surtout, aimait les meubles campagnards anciens, les outils du passé marqués de l’empreinte de ceux qui avaient souffert avec, l’Histoire des horlogers paysans de montagne, les pendules comtoises, était subjugué par le parcours fabuleux de Monsieur Corpechot l’horloger de la rue Laborde. Déambulant dans les rues d’un village ou circulant sur les routes de campagne, il ponctuait sans cesse nos découvertes : maisons anciennes, charpentes, églises où ensembles architecturaux, par des exclamations admiratives ou outrées en forme de sentences « authentic ! » ou « authentoc ! ». Nous hantâmes ensemble quelques brocantes où il acheta un jour toute une caisse de vieux marteaux pour faire de la « déco ». Viens « Patou » me disait-il, « on va faire des économies ». S’était un sarcasme à l’adresse de ces techniques de vente qui prétendent nous faire faire des économies en dépensant notre argent. « Tu vois ça, tu l’as payé 10 euros, nettoyé et ciré, à Paris tu l’aurais payé au moins 50 voire 80 euros ». J’aimais sa conversation, j’aimais les échanges avec lui, toujours enrichissants, même si j’étais parfois obligé de canaliser sa logorrhée afin qu’il ne transforme pas notre conversation en monologue. Armand fut aussi un combattant de l’émancipation sociale un « prédicateur » de la conscience de classe. Il était ces dernières années outré jusqu’au dégout par l’insolente audace des dirigeants patronaux et politiques, par la servilité de certains cadres ou dirigeants syndicaux. Comme tout un chacun il eut ses grandeurs et ses petitesses, mais ce que je veux retenir de lui c’est le meilleur. Fi donc soit de ses énormes défauts, je suis habilité à en parler moi qui en la matière rivalisait volontiers avec lui. Mais je n’en dirai rien. Armand était un homme « authentique », un homme de « valeurs ». Oh, non pas de ces valeurs factices qui de la Bourse au personnel politique en passant par la caste journalistique, animent tous ces marlous, ces « authentocs » auto-satisfaits et surfaits pour tant faire souffrir le monde autour d’eux. Lui était un homme des vraies valeurs, celles de la solidarité et du chœur humain, celles du travail, de la fierté d’apporter sa pierre à l’effort commun. C’était « un homme debout » comme je les affectionne. Armand ne sera pas décoré de la légion d’honneur, pas même à titre posthume. Et c’est tant mieux. Ceux qui accordent ces « bons points » pour adultes n’en sont, la plus part du temps, pas dignes eux-mêmes. Étoile au firmament de la conscience ouvrière, il n’en brillera pas moins parmi des millions d’autres Quelqu’un a dit qu’un homme qui meurt s’était un livre qui se ferme. Armand a fermé le sien. Je l’avais lu. Nonobstant ma tristesse j’ai tenté ici de l’entrouvrir pour vous. Patrick Seignon. « lavoiedessansvoix.fr ».Mardi 19 janvier 2016.

Please follow and like us:
0
Tweet 20
Pin Share20

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

YouTube
LinkedIn
Share
Instagram
Retour en haut