GARE BERGER ! NOUS NE SOMMES PAS DES MOUTONS Quand se manifeste le rejet massif d’un projet de loi rétrograde, qui vise comme l’a dit un lycéen, « à nous ramener à l’époque de Germinal », il y a encore des hommes et des femmes qui se revendiquent du mouvement syndical français, pour tenter de scinder le front de la contestation dans l’intention d’assurer la victoire du gouvernement et du MEDEF. Tel est le rôle que s’assigne la direction confédérale de la CFDT sous l’égide de Monsieur Laurent Berger. Pourtant « comme dit l’autre, rien de nouveau sous le soleil ». Il y a belle lurette déjà que la CFDT joue ce rôle délétère dans le syndicalisme Français. Après une petite incursion historique en 1968 et au début des années 70 dans les plates-bandes de la révolte sociale, qui lui acquit une image de véritable syndicat ouvrier et une réputation contestataire, la mettant en mesure de tromper plusieurs générations de syndicalistes. La CFDT qui s’était recouverte alors du vernis de la lutte des classes, en revint rapidement à ses fondamentaux à la fin des années soixante et dix et début des années quatre-vingt. Se comportant comme l’interface du PS dans le mouvement syndical, sous la direction d’Edmond Maire, elle accompagna avec zèle l’opération mittérandienne, (que nous avons décrite dans « Social-Bonapartisme et classe ouvrière » 1986), qui consista à casser l’unité syndicale avant les élections législatives de 1978, afin de faire décroitre la mobilisation ouvrière post soixante-huitarde dont Mitterrand ne voulait pas être prisonnier en cas de victoire électorale en 81. Puis elle maintînt cette politique de division syndicale tout le temps des années Mitterrand accompagnant docilement toutes les « crasses » anti-ouvrières anti salariés des gouvernements successifs de François Mitterrand : la désindexation des salaires sur les prix 1983, sous le gouvernement de Pierre Mauroy, la casse de la sidérurgie Lorraine, milieu des années 8O, sous les gouvernements Mauroy puis Fabius, la création de la CSG , dont elle se fit même la militante acharnée, sous le gouvernement de Michel Rocard, qui était le préalable nécessaire à la fiscalisation du budget de la « sécurité Sociale ». C’est dans ce temps que s’illustra Jacques Chérèque, ancien numéro deux de la CFDT et père du petit François dont nous ferons la connaissance ultérieurement. La référence à la gauche et ses affinités étroites avec le Parti Socialiste ne furent pour la CFDT qu’une opportunité pour réaliser, sous couvert de « gauche », comme caution morale, le tournant historique et la refondation culturelle qui la ramenait à « ses fondamentaux » ainsi que nous l’avons déjà écrit plus haut. Ce chemin parcouru il n’y avait plus d’opposition à ce qu’elle adopte le même cours collaborationniste avec d’autres gouvernements quels qu’ils soient. Ainsi, quand en 1995 Jacques Chirac succéda à Mitterrand et appela Alain Juppé à Matignon, la CFDT ne se départit pas de sa ligne de « collaboration de classe » et Nicole Notat à son tour pu s’illustrer en appuyant ouvertement « le plan Juppé » de réforme de la sécurité Sociale ». Toujours dans la même lignée, François Chérèque, fils de Jacques, pas ingénieur comme ses frères, mais rugbyman à ses heures et membre du service d’ordre de Nicole Notat, qui succèda à celle-ci en 2002 aura l’heur de s’illustrer à plusieurs reprises, en particulier par son cassage du front syndical face à la réforme des retraites de Sarkozy. Mais qu’est-ce donc que ces fameux fondamentaux de la CFDT dont nous parlons et qui l’amènent à observer cette conduite de trahisons récurrente ? C’est le syndicalisme chrétien dont elle est issue (scission avec la CFTC de 1964). Et qu’elle est la marque de celui-ci ? C’est l’opposition de la culture de « la fraternité chrétienne » à la culture de « la lutte des classes » qui fonde, elle, le mouvement syndical issu des luttes des révolutions et de la culture socialiste marxiste ou proudhonienne. « La lutte des classes c’est aujourd’hui encore », ai-je lu à Tours sur la pancarte qu’arborait un manifestant. Eh oui, la manière dont se disposent les forces politiques à propos de la loi Khomri en est une illustration on ne peut plus évidente. Alors que FO, CGT, SUD, UNEF, Gauche Socialiste, PCF, Front de Gauche, NPA, Lutte Ouvrière, les salariés, la jeunesse salariés de demain, se dressent contre le projet, les organisations patronales et les partis de droite appuient ouvertement le gouvernement. Où donc est la ligne de partage ? C’est celle des intérêts bien compris des deux grands « groupes sociaux ». La généralisation de la précarité ouvrière garantit l’accroissement de la pression sur le niveau des salaires, et la récession de ceux-ci assure l’accroissement de « la rentabilité des entreprises » comme dirait François Hollande, c’est-à-dire pour parler clair et net, l’accroissement sur le dos des salariés des bénéfices des entreprises, des dividendes des actionnaires, en peu de mots « du profit capitaliste ». C’est cette opposition irréductible entre les intérêts du capital et du travail qui fonde la lutte des classes. Et celle-ci même niée par certain, revient comme le naturel au galop dans la réalité des rapports sociaux. Or le « crédo » du syndicalisme chrétien c’est la négation de la lutte des classes au prétexte que les hommes sont tous des frères et que le patron est en quelque sorte « le grand frère » de ses employés. On comprend aisément comment ce terreau culturel est propice à toutes les trahisons des intérêts ouvriers et salariés. Nous n’avons rien contre la fraternité humaine et contre la culture chrétienne dont elle est un fondement. Notre culture à nous, socialiste-marxiste à laquelle nous nous référons est, nous en sommes convaincus, un vecteur historique bien plus sûr et déterminé de la fraternité humaine véritable que « l’eucharistie » ou la « Sainte trinité ». Car la fraternité humaine véritable ne peut exister sans la justice sociale pour laquelle nous luttons. Nous n’avons rien non plus contre la grande majorité des militants et adhérents de la CFDT qui ne sont pas responsables des compromissions de la direction confédérale. Nous savons comment cela fonctionne. On adhère à un syndicat comme à un groupe humain, une famille, dans laquelle on a des liens multiples et des amitiés. Et l’on s’obstine à défendre le groupe parce que c’est la famille, même quand elle se conduit mal. Avec « la loi travail », portée par Madame El-Khomri, voilà venu le temps pour Laurent Berger, actuel secrétaire de la CFDT, de trahir ses frères salariés et ses propres mandants, dans le strict respect de la tradition confédérale de la CFDT. Jacques Chérèque nommé préfet « de rien », Nicole Notat devenue par la volonté des pouvoirs publics présidente de Vigéo, François Chérèque nommé inspecteur général des affaires sociales à plus de 10 000 euros mensuel, Ils ont tous été récompensés de leurs bons et loyaux services à la cause des patrons et des gouvernements de « gauche ou de droite », et pour leur trahison des intérêts des salariés qu’ils sont censés représenter. L’actuel secrétaire de la CFDT, ça ne souffre pas le moindre doute, sera ultérieurement récompensé lui aussi, pour ses bons et loyaux services et la trahison de nos intérêts. Mais que Berger y prenne garde, nous ne sommes pas des moutons. En novembre 1995, nous avons expulsé Nicole Notat de la manifestation géante de la place de la République, contre le plan Juppé. En 2016, pourquoi la jeunesse insurgée contre la loi khomri et le gouvernement, n’en ferait-elle pas autant ou même mieux ? Pourquoi n’expulserait-elle pas définitivement, des rangs du syndicalisme, les traitres et autres chiens de bergers. Patrick Seignon. « lavoiedessansvoix.fr » Jeudi 10 mars 2016.
