{"id":762,"date":"2018-07-15T07:54:00","date_gmt":"2018-07-15T05:54:00","guid":{"rendered":"https:\/\/lavoiedessansvoix.fr\/lavoie\/2018\/07\/15\/archive-le-chateau-de-ma-grand-mere\/"},"modified":"2026-04-26T21:21:08","modified_gmt":"2026-04-26T19:21:08","slug":"archive-le-chateau-de-ma-grand-mere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lavoiedessansvoix.fr\/lavoie\/2018\/07\/15\/archive-le-chateau-de-ma-grand-mere\/","title":{"rendered":"LE CH\u00c2TEAU DE MA GRAND-M\u00c8RE."},"content":{"rendered":"<p>LE CH\u00c2TEAU DE MA GRAND-M\u00c8RE   (Petite fable en prose pour soutenir la bonne humeur de l\u2019\u00e9t\u00e9.)  Il y a deux Week-End en arri\u00e8re de cela j\u2019ai enfin rendu visite \u00e0 ma grand-m\u00e8re. Il y a longtemps que la pauvre vieille se plaignait de mon inconstance. J\u2019adore ma grand-m\u00e8re, mais il faut dire qu\u2019elle me gavait \u00bb avec ses histoires de berg\u00e8res et de \u00ab Princes charmants \u00bb. Ce genre de balivernes avait berc\u00e9 toute son enfance et sa jeunesse simple dans son village de moyenne montagne dont elle n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re sortie de toute sa vie. Et, avec l\u2019\u00e2ge, ce que l\u2019on appelle la d\u00e9mence s\u00e9nile l\u2019avait ramen\u00e9e aux sources. Proche d\u2019\u00eatre centenaire elle r\u00eavait encore du Prince charmant, \u00ab b\u00eate \u00bb ou \u00ab cygne \u00bb qu\u2019importe son apparence, qui l\u2019emporterait pour l\u2019\u00e9pouser en son ch\u00e2teau de conte de f\u00e9es.  Vous comprendrez mon agacement, moi le cart\u00e9sien, mat\u00e9rialiste, marxiste, \u00e9picurien, d\u2019entendre les \u00abfadaises \u00bb de la vieille radoteuse. Mais elle n\u2019en \u00e9tait pas moins ma grand-m\u00e8re et je l\u2019aimais comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit, et les liens du c\u0153ur faisaient que ma bouderie ne pouvait durer toujours. D\u2019autant que lorsque nos ain\u00e9s atteignent ces \u00e2ges canoniques, on craint toujours \u00e0 tarder de leur rendre visite de ne les plus voir jamais. Alors \u00e7a y est, j\u2019ai mis mes griefs dans ma poche et mon mouchoir dessus, et je suis retourn\u00e9 voir ma grand-m\u00e8re en me faisant la promesse d\u2019\u00e9couter ses contes \u00e0 dormir debout avec bienveillance, et m\u00eame de leur accorder tout le cr\u00e9dit qui pourrait les lui rendre plus vraisemblables et plus doux.  Il faut dire que ma grand-m\u00e8re avait eu des pr\u00e9dispositions, elle fut berg\u00e8re et jolie, de plus un prince, un vrai, elle en avait tenu un dans ses bras, aux temps mauvais de la disgr\u00e2ce (qui pr\u00e9c\u00e9da la Grace) elle avait allait\u00e9e le petit Prince d\u2019une contr\u00e9e c\u00e9l\u00e8bre. N\u2019\u00e9tait-ce pas un signe du destin ?  Aussi \u00e9tait-elle rest\u00e9e sensible \u00e0 ces \u00ab belles histoires \u00bb d\u2019antan o\u00f9 un joli prince vient tirer de sa mis\u00e8re une jolie berg\u00e8re v\u00eatue de laine pour l\u2019emmener au ch\u00e2teau o\u00f9 on la v\u00eatirait de soie comme une princesse. Elle y trouverait l\u2019opulence et la qui\u00e9tude des dominants et de la fen\u00eatre en haut de sa tour pourrait contempler avec condescendance le petit peuple mis\u00e9reux qui s\u2019agite. Ah, le joli r\u00eave de promotion sociale de pouvoir enfin soi-m\u00eame marcher sur la t\u00eate de ses fr\u00e8res et s\u0153urs.  Ma grand-m\u00e8re \u00e9tait gentille, d\u2019un naturel trop d\u00e9bonnaire pour avoir de telles pens\u00e9es mauvaises. Les rapports de classes, de dominants et domin\u00e9s, ces consid\u00e9rations sociales ou politiques ne la concernait gu\u00e8re. Non, sa seule motivation \u00e9tait douce et na\u00efve. Ce qu\u2019elle voyait c\u2019\u00e9tait le faste le confort, le luxe les robes de soie et les draps de satin, les lustres de cristal et les bijoux, les jolies vaisselles de porcelaines fines et dor\u00e9es. Elle avait des go\u00fbts bien arr\u00eat\u00e9s en cette mati\u00e8re et si un jour elle devenait princesse elle se l\u2019\u00e9tait promis, elle ferait renouveler tout le service du ch\u00e2teau. Mais le c\u0153ur \u00e9tait aux commandes et ce qui lui importait le plus tout de m\u00eame c\u2019\u00e9tait  le tendre amour de son prince d\u00e9vou\u00e9. Une merveilleuse histoire pour la petite fille qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 et qu\u2019elle \u00e9tait d\u2019une certaine fa\u00e7on redevenue. Et pas un instant l\u2019id\u00e9e ne l\u2019eut effleur\u00e9 que toute cette richesse des gav\u00e9s d\u2019en haut \u00e9tait le produit de la mis\u00e8re des souffreteux d\u2019en bas.   Pour autant je vous en prie, ne tenait pas ma grand-m\u00e8re pour une demeur\u00e9e. Elle avait retenu, allez savoir comment, quelques chose de Machiavel qu\u2019elle n\u2019a pourtant jamais lu et dont elle ignorait tout jusqu\u2019au nom. Par \u00ab Prince \u00bb elle entendait non seulement les \u00ab Princes du sang \u00bb ou \u00ab de titre \u00bb mais aussi de mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale tout homme, Pr\u00e9sident, Dictateur, Empereur, Guide, etc. qui exerce le pouvoir. Pour \u00eatre un Prince charment certes il faut \u00eatre \u00ab beau \u00bb, mais il faut \u00eatre prince avant tout, c\u2019est \u00e0 dite avoir l\u2019argent et le pouvoir. Avec l\u2019argent, de beaux habits ajust\u00e9s sur mesure par son tailleur particulier, son coiffeur personnel \u00e0 9000 euros par mois, une ribambelle de torche-culs et de cireurs de pompes, son esth\u00e9ticienne attitr\u00e9e, son \u00ab botoxeur \u00bb personnel, il est ais\u00e9 de paraitre beau ; je dirai m\u00eame que d\u2019une certaine mani\u00e8re la beaut\u00e9 dans ce cas n\u2019est gu\u00e8re qu\u2019un accessoire de la richesse, elle s\u2019ach\u00e8te comme le reste.   Malgr\u00e9 trois ans suppl\u00e9mentaires j\u2019ai trouv\u00e9 ma grand-m\u00e8re plus s\u00e9millante que jamais. Elle fredonnait encore les airs c\u00e9l\u00e8bres de ses chansons favorites : \u00ab Rossignol de mes amours \u00bb, \u00ab Que sera sera \u00bb, et \u00ab Tom Pillibi \u00bb* Apr\u00e8s les discours convenus des retrouvailles, sur la sant\u00e9, la nourriture, les douleurs de l\u2019\u00e2ge, les petites pr\u00e9occupations du quotidien, grand-m\u00e8re ne tarda gu\u00e8re \u00e0 en venir \u00e0 son sujet favori. Il faut dire que l\u2019actualit\u00e9 lui en offrait l\u2019occasion.   &#8211;     As-tu vu me dit-elle mon petit la femme du prince ?   &#8211;     Oui, bien-s\u00fbr.   &#8211;     En la voyant je me suis dit que malgr\u00e9 mon \u00e2ge avanc\u00e9, il faut bien l\u2019admettre \u00bb j\u2019avais peut-\u00eatre encore une chance de trouver moi aussi mon prince charmant et de faire mon entr\u00e9e au ch\u00e2teau \u00bb   &#8211;     Oui m\u00e9m\u00e9, dis-je, plus fourbe que jamais, pourquoi pas \u00bb   Vous vous souvenez que je m\u2019\u00e9tais promis de ne pas la contrarier.  &#8211;     Si p\u00e9p\u00e9 avait eu un pourpoint en brocard d\u2019or plut\u00f4t que son vieil uniforme r\u00e2p\u00e9 des PTT, il eut \u00e9t\u00e9 fort charmant,   &#8211;     Mais pas Prince. Imagine mon petit si j\u2019avais \u00e9pous\u00e9 un prince !\u2026 Au lieu de grainetier de facteur des postes de cheminots ou d\u2019aide soignantes j\u2019aurais fait 11 petits princes et princesses.   &#8211;     Te rends tu comptes m\u00e9m\u00e9 11 princes et princesses ce que cela aurait co\u00fbt\u00e9 au budget de la France ?   &#8211;     Les princes ne coutent rien gros b\u00e9ta, ils sont riches et g\u00e9n\u00e9reux et viennent au secours des indigents.   &#8211;     Tu ne vas pas \u2026. Elle me coupa.   &#8211;     Oui mon petit je vais te le dire, ce sont les pauvres qui coutent un pognon de dingue \u00e0 la nation ;  Je vous ai dit, et je confirme, que de son penchant naturel ma grand-m\u00e8re n\u2019aurait jamais tenu un discours aussi d\u00e9bile, mais l\u00e0 elle ne faisait que r\u00e9p\u00e9ter celui d\u2019un ignare officiel que \u00ab la t\u00e9l\u00e9 \u00bb en ce temps ressassait en boucle. Il en va ainsi des gens simples, ils se font facilement abuser par la v\u00e9rit\u00e9 officielle et la force de l\u2019autorit\u00e9, et une fois grav\u00e9 dans le disque dur de leur cortex racorni il est difficile d\u2019effacer le \u00ab post \u00bb.    &#8211;     Tu t\u2019\u00e9gares m\u00e9m\u00e9 ! \u2013   &#8211;     Non mon petit (je mesure 1 m\u00e8tre 88 et elle 1m\u00e8tre 58) je crois m\u00eame qu\u2019il faudrait qu\u2019il y ait sur terre plus de Princes et princesses riches et g\u00e9n\u00e9reux, tiens comme lady D \u00bb pour venir au secours des indigents.   Bon, ma grand-m\u00e8re elle, a ici  une bonne excuse, elle n\u2019est pas comme Longlet, qui pense pourtant \u00e0 peu pr\u00e8s la m\u00eame chose, une experte en \u00e9conomie politique.   Je ne voulais pas la contredire sans cesse, je voulais qu\u2019elle garde de cette visite, qui serait peut-\u00eatre la derni\u00e8re, un souvenir agr\u00e9able, j\u2019abondais dans son sens et c\u2019est donc moi qui r\u00e9activait son d\u00e9lire.   &#8211;      Et puis s\u2019il y avait plus de Princes charmants sur la terre tu aurais plus de chances de trouver le tient, de pouvoir enfin r\u00e9aliser ton r\u00eave d\u2019\u00eatre \u00e9pous\u00e9e par l\u2019un d\u2019eux. \u00bb avisais-je.   &#8211;     \u00ab Tu te moques, je suis trop vieille, hasarda-t-elle.   Mais l\u2019envie d\u2019y croire encore un peu, de prolonger la r\u00eaverie de l\u2019existence, l\u2019emporta sur la raison.-  &#8211;     Remarques, ajoute-t-elle, maintenant que l\u2019on voit des princes g\u00e9rontophiles, pourquoi pas moi apr\u00e8s tout \u00bb   &#8211;     G\u00e9rontophiles !\u2026 Je ne te savais pas cette culture linguistique m\u00e9m\u00e9. \u00bb   &#8211;     Qu\u2019est-ce que tu crois, j\u2019ai beaucoup lu dans ma vie, j\u2019ai toute la collection de la biblioth\u00e8que arlequin et toute ma vie j\u2019ai \u00e9t\u00e9 abonn\u00e9e \u00e0 \u00ab Nous deux \u00bb et \u00e0 \u00ab Jours de France \u00bb.  &#8211;     Tu sais m\u00e9m\u00e9, je te \u00ab charrie \u00bb un peu, mais en v\u00e9rit\u00e9 je serais le premier ravi si tu \u00e9pousais \u00ab le prince de la France \u00bb, et je ne serais pas le dernier \u00e0 me faire inviter au ch\u00e2teau. Je viendrais m\u00eame tout un \u00e9t\u00e9 pour passer des vacances avec toi dans la r\u00e9sidence officielle du prince au bord de \u00ab la grande bleue \u00bb.   Un nouvel acc\u00e8s tr\u00e8s court de raison l\u2019inspira,  &#8211;     \u00ab non ce n\u2019est pas possible, je ne suis plus tr\u00e8s belle, j\u2019ai beaucoup trop de rides \u00e0 pr\u00e9sent. \u00bb   Je la regardais en souriant tendrement, ma grand-m\u00e8re en effet ressemblait \u00e0 une vieille pomme rid\u00e9e ; mais la mauvaise foi sait faire des miracles quand elle est motiv\u00e9e par la tendresse.   &#8211;     \u00ab Tu es toujours tr\u00e8s belle M\u00e9m\u00e9, \u2026 Pour ton \u00e2ge. Et de nos jours, les rides, cela ne pose plus gu\u00e8re de probl\u00e8mes avec le botox \u00bb et un bon chirurgien, si on a de l\u2019argent pour payer.    Et je pensais dans mon for int\u00e9rieur qu\u2019il en faudrait tout de m\u00eame beaucoup et en plusieurs s\u00e9ances.  &#8211;     \u00ab  \u00c7a oui, pour le visage mais en monokini sur la plage on ne peut gu\u00e8re cacher la r\u00e9alit\u00e9, avec tous ces papa risibles \u00bb  &#8211;   &#8211;     \u00ab Paparazzis grand-m\u00e8re ! \u00bb   &#8211;     \u00ab Papa risibles,.. qui exposeraient nos photos dans la presse. Tout g\u00e9rontophile et amoureux de moi serait-il, le prince ne supporterait pas que l\u2019on expose en public \u00ab la ruine \u00bb que je suis devenue \u00e0 laquelle son c\u0153ur s\u2019attache.   &#8211;     Qu\u2019\u00e0 cela ne tienne m\u00e9m\u00e9. Le Prince est le Prince, et de son fait \u00bb le Prince peut tout arranger, on arrange tout avec la puissance et l\u2019argent, il fera construire une piscine entour\u00e9es de hauts murs et vous pourrez vous baigner tous deux, m\u00eame tous nus si \u00e7a vous chante, en toute intimit\u00e9.  &#8211;     Ah mon petit, dit-elle, quel mensonge n\u2019oserais-tu pas pour le plaisir de ta grand-m\u00e8re ? \u00bb  Je crois que ce sont les derni\u00e8res paroles d\u2019elle que j\u2019ai gard\u00e9es en m\u00e9moire. Reparti, ce ne fut gu\u00e8re de jours apr\u00e8s que j\u2019appris son d\u00e9c\u00e8s. On m\u2019a rapport\u00e9 qu\u2019elle tenait, serr\u00e9 contre son c\u0153ur, un exemplaire de Paris-Match avec en couverture une photo glac\u00e9e \u00ab du prince de la France \u00bb.  Elle est morte paisible dans son sommeil. \u00c7a me rassure de croire qu\u2019elle est partie en r\u00eavant \u00e0 son prince charmant. Voyant venir la mort en songe elle l\u2019a peut-\u00eatre prise pour Tom Pillibi. Elle est Reine, en ce cas j\u2019en suis s\u00fbr, du grand pays o\u00f9 il l\u2019a entrain\u00e9. Je l\u2019aimais tant, je lui rendrai visite, comme Ulysse ou T\u00e9l\u00e9maque j\u2019irais la revoir je le promets, dans l\u2019Elys\u00e9e o\u00f9 elle s\u00e9journe, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Er\u00e9be.  Patrick Seignon. \u00ab lavoiedessansvoix.fr \u00bb. Jeudi 5 juillet 2018. * \u00ab Rossignol de mes amours \u00bb Luis Mariano 19.., \u00ab Que sera sera \u00bb Georges Guettary et Luis Mariano 1956, \u00ab Tom Pillibi \u00bb Jacqueline Boyer 1960 .<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LE CH\u00c2TEAU DE MA GRAND-M\u00c8RE (Petite fable en prose pour soutenir la bonne humeur de l\u2019\u00e9t\u00e9.) 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