{"id":609,"date":"2021-02-21T06:43:00","date_gmt":"2021-02-21T05:43:00","guid":{"rendered":"https:\/\/lavoiedessansvoix.fr\/lavoie\/2021\/02\/21\/archive-adieu-l-emile\/"},"modified":"2026-04-26T20:57:20","modified_gmt":"2026-04-26T18:57:20","slug":"archive-adieu-l-emile","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lavoiedessansvoix.fr\/lavoie\/2021\/02\/21\/archive-adieu-l-emile\/","title":{"rendered":"ADIEU L\u2019EMILE"},"content":{"rendered":"<p>ADIEU L&rsquo;EMILE(Nouvelle)(AVERTISSEMENT. cette nouvelle a \u00e9t\u00e9 \u00e9crite en octobre 2020. Sur l&rsquo;instance de quelques amis j&rsquo;ai propos\u00e9 celle-ci et un pr\u00e9c\u00e9dent conte philosophique &lsquo;LA D\u00c9VOLUTION\u00a0\u00bb \u00e0 un \u00e9diteur. Sans signal de sa part avant le 19 f\u00e9vrier cela voudrait dire que mes ouvrages n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 retenu. Je n&rsquo;en prendrai pas ombrage. Il en va ainsi du monde de l&rsquo;\u00e9dition.On ne compte plus le nombre des auteurs marquant qui furent refus\u00e9s par les \u00e9diteurs avant de s&rsquo;\u00eatre fait un nom. c&rsquo;est \u00e0 compte d&rsquo;auteur que Verlaine \u00e9dita son premier recueil et n&rsquo;est-ce pas \u00e0 compte d&rsquo;auteur que le grand Marcel Proust lui m\u00eame d\u00fb  \u00e9diter \u00ab\u00a0du c\u00f4t\u00e9 de chez swann\u00a0\u00bb (premier tome de la recherche du temps perdu)?. Mes r\u00e9cits n&rsquo;ont donc pas \u00e9t\u00e9 retenus \u00e0 l&rsquo;\u00e9dition, c&rsquo;est pourquoi je les publie sur mon Site Web &lsquo;Lavoiedessansvoix.fr\u00a0\u00bb  Je ne doute pas que c&rsquo;est avec ravissement et non sans \u00e9motion que vous lirez ceux-ci. Merci lecteurs.Patrick SEIGNON)A LounaJe suis une fille bien actuelle, j\u2019appartiens \u00e0 une famille que l\u2019on dit \u00ab recompos\u00e9e \u00bb. Bon je vais vous \u00e9pargner l\u2019arbre g\u00e9n\u00e9alogique compliqu\u00e9 de nombreuses greffes. Vous vous feriez des accrocs dans les branches et c\u2019est au demeurant totalement inutile \u00e0 mon r\u00e9cit. Sachez seulement que j\u2019avais un grand-p\u00e8re que nous appelions \u00ab Papimile \u00bb, qui n\u2019\u00e9tait mon grand-p\u00e8re que de c\u0153ur car il \u00e9tait en vrai le mari en seconde-noce de ma v\u00e9ritable grand-m\u00e8re, \u00ab Mamilule \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire Lucienne.Emile n\u2019\u00e9tait donc pas mon grand-p\u00e8re par le sang, il n\u2019en \u00e9tait pas moins &#8211; que mes deux autres grands-p\u00e8res g\u00e9n\u00e9tiques ceux-l\u00e0 n\u2019en prennent pas ombrage \u2013 celui avec lequel j\u2019avais le plus d\u2019affinit\u00e9s, de complicit\u00e9 m\u00eame et avec lequel je partageais le plus de choses. C\u2019\u00e9tait un homme doux, affable, affectueux et respectueux des autres. Ce qui ne l\u2019emp\u00eachait tout de m\u00eame pas de rentrer parfois dans de terribles ou \u00ab saintes \u00bbcol\u00e8res. Mon papi \u00e9tait un ancien \u00ab soixante-huitard \u00bb, mais non pas de ceux qui s\u2019\u00e9taient rang\u00e9s. Lui avait promis de mourir debout et le poing lev\u00e9. Il avait eu une vie riche et agit\u00e9e, avait connu beaucoup de gens et particip\u00e9 \u00e0 de nombreux \u00e9v\u00e9nements. Parmi les personnalit\u00e9s qu\u2019il avait approch\u00e9es il y eut Jacques Brel qu\u2019il avait connu \u00e0 Clamecy dans le Morvan o\u00f9 celui-ci tournait \u00ab Mon oncle Benjamin \u00bb alors que lui-m\u00eame occupait un emploi de technicien de plateau. C\u2019\u00e9tait le personnage c\u00e9l\u00e8bre dont il gardait le plus tendre souvenir. Un soir o\u00f9 lui et ses compagnons mangeaient au restaurant de la gare, une table modeste \u00e0 laquelle on servait des menus ouvriers, Jacques d\u00e9barqua dans l\u2019\u00e9tablissement, lia conversation avec l\u2019\u00e9quipe des techniciens et apprenant que mon futur papi s\u2019appelait Emile, entre deux verres de \u00ab Menetou-Salon \u00bb, chanta sa si belle chanson \u00ab Adieu l\u2019Emile je t\u2019aimai bien \u00bb \u00ab Adieu l\u2019Emile je vais mourir \u00bb. Papi gardait de cette soir\u00e9e un souvenir imp\u00e9rissable. Papimile \u00e9tait un bricoleur g\u00e9nial, un \u00ab touche \u00e0 tout \u00bb comme on dit, qui se moquait de lui-m\u00eame avec cette formule de son cru : \u00ab Je suis un touche \u00e0 tout, je suis un bon \u00e0 rien \u00bb. Il \u00e9tait bon \u00e0 beaucoup de choses en v\u00e9rit\u00e9 mais voulait signifier par-l\u00e0 que lorsque l\u2019on touchait comme lui \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 tous les m\u00e9tiers on ne pouvait pr\u00e9tendre \u00e0 l\u2019excellence dans aucun. On ne devient gu\u00e8re virtuose que dans un seul instrument. Ce qui t\u00e9moignait de sa modestie pas toujours apparente et de sa grande clairvoyance. Papimile animait depuis plus de vingt ans un website qui avait nom  \u00ab Plaidoyer pour l\u2019Humanit\u00e9 \u00bb, sur lequel il publiait de nombreux articles, contes nouvelles et po\u00e8mes. Comme artiste et po\u00e8te il prenait une part active \u00e0 la vie associative et culturelle du Sud-Touraine Aussi \u00e9tait-il agr\u00e9ablement connu au moins dans ce secteur g\u00e9ographique. Papimile avait des revenus modestes, une retraite de l\u2019E.D.F. (Electricit\u00e9 de France), il s\u2019\u00e9tait tout de m\u00eame bien d\u00e9brouill\u00e9 et poss\u00e9dait une propri\u00e9t\u00e9 de 5 hectares sise en coteau sur les rives de l\u2019Indre, les terres ne valent pas bien cher en pareille situation. Papimile qui avait une capacit\u00e9 de travail \u00e9tonnante avait fait en trente ans un petit paradis terrestre de son domaine. C\u2019\u00e9tait le royaume des enfants, portique de jeu, cabane, piscine, tunnel v\u00e9g\u00e9tal, et un \u00ab mini parc animalier \u00bb : Anes, moutons, ch\u00e8vres, poules, canards et oies, chiens et chats bien s\u00fbr. Il cultivait un verger et un grand potager. Avec mes cousins et cousines nous adorions passer nos vacances tous ensembles dans la grande maison avec Mamilule et Papimile. J\u2019\u00e9tais n\u00e9e curieuse et m\u2019int\u00e9ressait moi-m\u00eame \u00e0 de nombreuses choses, tr\u00e8s t\u00f4t je participais aux soins aux animaux, on semait des potirons, on cueillait les tomates les haricots et les \u0153ufs. Il y avait un piano dans la maison et avec Papimile j\u2019appris mes premiers rudiments de musique et surtout m\u2019\u00e9veillait \u00e0 celle-ci.  Musique, chanson fran\u00e7aise, Emile poss\u00e9dait un vaste r\u00e9pertoire Brel, Brassens, Barbara, Ferr\u00e9, Bruant et plein d\u2019autres dont il connaissait les textes par c\u0153ur. C\u2019\u00e9tait un amoureux des mots et moi, un peu pr\u00e9tentieuse tout de m\u00eame en ce temps, qui avais affirm\u00e9 lorsque j\u2019avais huit ans \u00e0 peine, que j\u2019\u00e9tais \u00ab un dictionnaire sur pattes \u00bb je prenais un divin plaisir \u00e0 affiner mes connaissances de ceux-ci avec lui, leur sens, leurs origines, leur \u00e9volution, leur usage judicieux. \u00ab Dans le jardin de mon grand-p\u00e8re tous les oiseaux du monde venaient faire leurs nids \u00bb. \u00bb \u00ab la caille la tourterelle et la jolie perdrix \u00bb bien s\u00fbr, mais aussi les hirondelles les pinsons, les faucons cr\u00e9cerelle, la huppe fasci\u00e9e, le coucou et la chouette. Papi qui n\u2019\u00e9tait pas ornithologue en identifia tout de m\u00eame quarante esp\u00e8ces. Il m\u2019apprenait \u00e0 les reconna\u00eetre, nous faisions une collection des nids que nous trouvions \u00e0 la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9, apr\u00e8s l\u2019\u00e9poque de la nidification ou lorsque l\u2019on taillait des haies. . Mes dispositions propres et l\u2019int\u00e9r\u00eat que je portais aux choses aux arts et aux \u00eatres plaisait \u00e0 Papimile et je suppose que c\u2019est la raison pour laquelle il me portait une attention particuli\u00e8re. Voil\u00e0 comment se tiss\u00e8rent d\u00e8s l\u2019enfance des liens affectifs privil\u00e9gi\u00e9s entre le bonhomme et moi.Tr\u00e8s jeune je me mis \u00e0 l\u2019exercice de l\u2019\u00e9quitation. Mamilule m\u2019offrait des stages dans des clubs hippiques de la r\u00e9gion. Je devins une cavali\u00e8re confirm\u00e9e. Aux vacances de p\u00e2ques de mes 12 ans je vis que Papi construisait un nouveau b\u00e2timent en bois vis-\u00e0-vis de celui o\u00f9 logeaient d\u00e9j\u00e0 \u00e2nes moutons et ch\u00e8vres. \u00ab Que veux-tu faire de ce b\u00e2timent \u00bb demandai-je \u00bb \u00ab C\u2019est pour donner plus de place aux animaux et ranger leurs agr\u00e8s et nourriture de fa\u00e7on plus rationnelle, me r\u00e9pondit-il, et si Mamilule en \u00e9tait d\u2019accord je prendrais bien un cochon moi \u00bb Lorsque je revins pour les vacances d\u2019\u00e9t\u00e9 suivantes l\u2019ouvrage \u00e9tait achev\u00e9, tout aussi \u00e9l\u00e9gant que son vis-\u00e0-vis. \u00ab \u00c7a y est Papi, tu l\u2019as pris le cochon, Mamilule \u00e9tait d\u2019accord ? \u00bb \u00ab Oui, dit Mamilule, tu veux que nous allions le voir ? \u00bb Et nous y all\u00e2mes d\u2019un pas d\u00e9cid\u00e9. Mais quand j\u2019ouvris la porte du premier box, en guise de cochon c\u2019est un superbe pottok alezan que je vis. Comme je commen\u00e7ais \u00e0 comprendre l\u2019\u00e9motion me saisit et c\u2019est d\u2019une voix coup\u00e9e que je dis \u00ab c\u2019est quoi \u00e7a ? \u00bb \u00ab C\u2019est ton cheval \u00bb r\u00e9pondirent en c\u0153ur Papi et Mamie. J\u2019ouvris le deuxi\u00e8me box il y avait un deuxi\u00e8me pottok noir. \u00ab C\u2019est le cheval de Papi ? \u00bb \u00ab Exactement r\u00e9pondirent-ils, vous pourrez faire des promenades ensemble \u00bb. Je leur sautais au cou, j\u2019\u00e9tais ivre de bonheur. Mon cheval \u00e0 moi, et ce qui me faisait encore plus plaisir, la perspective des sorties \u00e9questres avec Papi. J\u2019en avais toujours r\u00eav\u00e9.Papimile en ce temps avait soixante-quinze ans, il \u00e9tait un peu lourd et raide mais encore solide et volontaire. Nous f\u00eemes de nombreuses vir\u00e9es \u00e0 cheval dans les paysages tourangeaux, le long des rivi\u00e8res et dans les chemins forestiers. Mais les ann\u00e9es pass\u00e8rent et Papi d\u00fb renoncer \u00e0 la monte. Heureusement pour moi, dans l\u2019intervalle j\u2019avais fait la connaissance d\u2019un beau gar\u00e7on qui aimait lui aussi le cheval et il rempla\u00e7a grand-p\u00e8re dans mes randonn\u00e9es \u00e9questres. Mais j\u2019aimais aussi les retours \u00e0 la maison et la compagnie de cet homme qui avait tant apport\u00e9 \u00e0 la formation de ma personnalit\u00e9.Elias et moi nous mari\u00e2mes. Il \u00e9tait m\u00e9decin et j\u2019\u00e9tais v\u00e9t\u00e9rinaire. Nous \u00e9tions jeunes, nous r\u00eavions de voyages, d\u2019horizons nouveaux. Nous part\u00eemes tous deux nous installer \u00e0 Bourail sur la c\u00f4te Ouest de la Nouvelle Cal\u00e9donie, une r\u00e9gion d\u2019\u00e9levage o\u00f9 existent de nombreux animaux qui n\u00e9cessitent l\u2019attention de v\u00e9t\u00e9rinaires et o\u00f9 il y a des chevaux que l\u2019on monte \u00e0 la fa\u00e7on des cow-boys. Je sais que cet \u00e9loignement affecta beaucoup Papmile qui se voyait vieillir, et qui souffrait de mon absence prolong\u00e9e tant il avait pris d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e0 notre proximit\u00e9. Mais il faut bien que jeunesse se fasse et aussi grand fut mon attachement \u00e0 ce g\u00e9ronte il fallait bien que je vive ma propre vie.J\u2019\u00e9tais au travail dans mon cabinet v\u00e9t\u00e9rinaire Lorsque je re\u00e7us, il n\u2019y a pas plus tard qu\u2019une semaine, un appel t\u00e9l\u00e9phonique d\u2019une dame qui se pr\u00e9senta comme infirmi\u00e8re dans une \u00ab E.H.P.A.D. \u00bb de la m\u00e9tropole et me passa mon grand-p\u00e8re. Sa voix \u00e9tait cass\u00e9e par l\u2019\u00e2ge, et l\u2019on pouvait distinguer dedans comme une harmonique plaintive, une pri\u00e8re, ce qui n\u2019\u00e9tait pas dans la nature de l\u2019homme. \u00ab Lisa, me dit-il, viens me voir mon petit \u00bb. Il n\u2019en dit pas davantage, comme s\u2019il \u00e9tait trop fatigu\u00e9. \u00ab Mais je ne peux pas Papi, j\u2019ai mon travail et je suis infiniment loin \u00bb. La communication cessa l\u00e0. Mais lorsque je rentrai le soir chez nous et que nous nous install\u00e2mes avec Elias \u00e0 la table sous le flamboyant pour boire un petit verre, je lui contais la chose. \u00ab Il est peut-\u00eatre au bout du rouleau \u00bb remarqua Elias, \u00ab tu l\u2019aimais tant ton Papimile, s\u2019il venait \u00e0 mourir sans que tu l\u2019aies revu et embrass\u00e9, je suis s\u00fbr que tu t\u2019en voudrais pour le restant de tes jours. \u00bb \u00ab Oui bien s\u00fbr, j\u2019y ai d\u00e9j\u00e0 pens\u00e9. Mais comment faire quand on est si loin, j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 fait le voyage pour les obs\u00e8ques de Mamielule il y a treize mois et la seule id\u00e9e de remettre \u00e7a me rebute surtout dans les circonstances actuelles \u00bb. \u00ab Je te comprends bien et je compatis, mais je crains que tu le regrettes si tu ne le fais pas. Tu r\u00e9serves un avion d\u00e8s ce soir et tu pars demain ou apr\u00e8s demain \u00bb. \u00ab Et s\u2019il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 mort quand j\u2019arrive ? \u00bb \u00ab Il ne faut pas se poser toutes ces questions il faut faire selon la voix du c\u0153ur. \u00bb Je rappelai l\u2019EHPAD, \u00ab dites \u00e0 mon grand-p\u00e8re que j\u2019arrive \u00bb demandai-je \u00e0 la directrice.Nous \u00e9tions mardi. Jeudi j\u2019embarquai sur le vol Air-France \u00ab Noum\u00e9a Paris, escale \u00e0 Tokyo Narita. \u00bb.  Revenue en France je me rendis chez mon petit fr\u00e8re Daniel musicien chevronn\u00e9 qui habitait dans l\u2019Indre \u00e0 une distance raisonnable de la maison de Papimile et Mamielule. Ce serait l\u2019occasion de m\u2019\u00e9clairer sur ce qui s\u2019\u00e9tait produit, depuis quand et ce qui avait justifi\u00e9 l\u2019admission de Papimile dans une EHPAD \u00bb. J\u2019appris ainsi que depuis la mort de Mamielule, Papi s\u2019\u00e9tait laiss\u00e9 en quelque sorte couler. Il avait maigri, s\u2019\u00e9tait affaibli et ses aptitudes cognitives autrefois exceptionnelles s\u2019\u00e9taient fortement d\u00e9grad\u00e9es. Il ne pouvait plus rester seul chez lui. C\u2019est Daniel qui s\u2019\u00e9tait occup\u00e9 de son placement en EHPAD. Il  allait le voir chaque semaine mais celui-ci lui parlait surtout de moi. \u00ab Et Lisa, o\u00f9 elle est Lisa, elle ne va pas venir ? \u00bb Il se languissait et devait craindre de partir bient\u00f4t vers les grandes prairies sans m\u2019avoir revue.Nous \u00e9tions en pleine phase \u00e9pid\u00e9mique de Covid 19. Et la politique alarmiste, anxiog\u00e8ne et autoritaire du gouvernement ne faisait rien pour apaiser la terreur  des populations. J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 d\u00fb souffrir un masque durant tout le vol soit 24 heures. J\u2019arrivais en France et je fus sid\u00e9r\u00e9e de constater l\u2019ob\u00e9issance docile d\u2019une grande majorit\u00e9 des gens. Il faut dire que les mesures coercitives, amendes de 135 voire 1500 euros \u00e9taient fort dissuasives. Depuis qu\u2019il \u00e9tait rentr\u00e9 l\u00e0 Papimile avait eu plusieurs visites. Pour le voir il fallait \u00eatre pas plus de deux personnes, avoir pass\u00e9 la veille un test Covid, prendre sa temp\u00e9rature, se laver les mains avec un gel hydro alcoolique, porter un masque, se tenir \u00e0 plus d\u2019un m\u00e8tre de lui et ne pas l\u2019embrasser. Cela je le sus par la suite de sa propre bouche, le faisait horriblement souffrir. Des gens lui rendaient visite qu\u2019il reconnaissait \u00e0 peine ainsi affubl\u00e9s de leurs masques. Il ne pouvait recueillir les sourires, qui sont des \u00e9l\u00e9ments essentiels de la communication humaine, le miel du visage et la chaleur \u00e9manant du c\u0153ur, et cette confiscation lui causait une douleur morale lancinante. Et ces gens restaient \u00e0 distance ne l\u2019embrassaient pas comme s\u2019il \u00e9tait un pestif\u00e9r\u00e9. \u00ab Les vieux \u00e7a sent mauvais \u00bb pensait-il amer. J\u2019interrogeais mon fr\u00e8re : \u00ab Et toi, tu ne l\u2019as pas embrass\u00e9 non plus ? \u00bb \u00ab  Non, les soignants surveillent et s\u2019y opposent farouchement \u00bb. \u00ab C\u2019est terrible \u00e7\u00e0 tu imagines ! Te reconnais-t-il au moins \u00bb \u00ab oui, je crois, \u00e7a tourne plus lentement dans sa t\u00eate mais \u00e7a tourne encore tout de m\u00eame \u00bb. \u00ab Moi quand je le verrai je l\u2019embrasserai \u00bb. \u00ab Tu te crois plus maligne, tu feras bien comme les autres \u00bb.Daniel avait allum\u00e9 un feu de bois dans la chemin\u00e9e, nous nous relaxions en causant sur les canap\u00e9s Notre conversation prit rapidement un tour plus g\u00e9n\u00e9raliste. J\u2019\u00e9tais il faut bien le dire, un peu irrit\u00e9e par la politique \u00ab sanitaire \u00bb mise en \u0153uvre. \u00ab Voil\u00e0, remarquai-je, un gouvernement qui pr\u00e9tend en cette circonstance particuli\u00e8re vouloir prot\u00e9ger les plus fragiles, en l\u2019occurrence les personnes \u00e2g\u00e9es et qui pourtant rogne les pensions et entend promouvoir une r\u00e9forme des retraites qui va en pr\u00e9cipiter le plus grand nombre dans l\u2019extr\u00eame pauvret\u00e9 et la disette. Quel culot, quel cynisme, pour oser une telle chose. \u00bb Oh l\u00e0 ma s\u0153ur, dit Daniel, o\u00f9 t\u2019en vas-tu ? Tu te radicalises. Je crois entendre Olivier Besan\u00e7enot . \u00bb  Il m\u2019arracha un sourire ; \u00ab Mais tu sais mon cher petit fr\u00e8re que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e0 bonne \u00e9cole avec Papimile, et maintenant je vis sur une terre qui fut la terre d\u2019exil de Louise Michel. Je me suis int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 elle, \u00e0 sa vie, \u00e0 la commune de Paris dont elle fut actrice, et il est vrai que cela a totalement chang\u00e9 ma perception du monde \u00bb. J\u2019avais pass\u00e9 le test \u00e0 Bourail, c\u2019est Elias qui me l\u2019avait fait ; Il \u00e9tait obligatoire pour prendre l\u2019avion. J\u2019\u00e9tais n\u00e9gative. Le lendemain de mon arriv\u00e9e en France, je pus donc d\u00e9j\u00e0 me rendre, mon fr\u00e8re m\u2019accompagnait, \u00e0 l\u2019EPADH \u00bb o\u00f9 r\u00e9sidait d\u00e8s lors Papimile, pour lui faire une visite dont j\u2019imaginais d\u00e9j\u00e0 \u00e0 quel point elle serait forte en \u00e9motion.Nous d\u00fbmes bien entendu d\u00e9cliner nos certificats de \u00ab n\u00e9gativit\u00e9 \u00bb, faire des d\u00e9clarations de tra\u00e7abilit\u00e9, nous soumettre au rituel satanique de la prise de temp\u00e9rature, du lavage des mains et du masque. Lorsque nous rentr\u00e2mes dans la chambre de papi une infirmi\u00e8re nous accompagnait. Emile \u00e9tait assoupi, elle le r\u00e9veilla, l\u2019aida \u00e0 se redresser sur ses oreillers \u00ab Monsieur Galtier, dit-elle, ce sont vos petits-enfants qui viennent vous voir. \u00bb \u00ab Ah bon \u00bb r\u00e9pondit-il d\u2019une voix lav\u00e9e et sans enthousiasme. Je voulus approcher pour le prendre dans mes bras. L\u2019infirmi\u00e8re me t\u00eent \u00e0 distance ; \u00ab Non madame, il ne faut pas approcher \u00e0 moins d\u2019un m\u00e8tre, c\u2019est le protocole \u00bb. \u00ab Quelle absurdit\u00e9 m\u2019indignai-je, je viens de Nouvelle Cal\u00e9donie pour voir mon grand-p\u00e8re qui m\u2019a r\u00e9clam\u00e9e et je ne pourrais pas l\u2019embrasser ? \u00bb \u00ab  Je regrette madame mais ce n\u2019est pas possible, nous avons des consignes strictes. \u00bb Je devais-\u00eatre rouge d\u2019indignation, et bien que je sache que cette dame n\u2019y \u00e9tait pas pour grand-chose, qu\u2019elle ne faisait qu\u2019ob\u00e9ir aux ordres, c\u2019est-elle tout de m\u00eame qui avait le tort d\u2019\u00eatre l\u00e0 et de faire appliquer les consignes et c\u2019est donc elle qui dut recueillir l\u2019expression de mon courroux. \u00ab Eh bien madame, d\u00e9clarai-je, vos consignes et tout le fatras du gouvernement je m\u2019en tamponne le coquillard, je suis venue pour embrasser mon grand-p\u00e8re et je l\u2019embrasserai tout de m\u00eame, quoiqu\u2019il en co\u00fbte \u00bb \u00ab calme toi \u00bb me dit Daniel. L\u2019infirmi\u00e8re appela la directrice qui mena\u00e7a si je faisais un esclandre d\u2019appeler les gendarmes. J\u2019\u00e9tais outr\u00e9e, malade de rage. Mais nous d\u00fbmes partir sans qu\u2019Emile ait vraiment compris qui \u00e9tait venu dans sa chambre, des proches ou des soignants.Je pleurais en quittant l\u2019\u00e9tablissement. \u00ab A l\u2019autre bout du b\u00e2timent, l\u00e0-bas, il y a un escalier de secours \u00bb, me dit Daniel. Je compris tout de suite ce qu\u2019il sugg\u00e9rait. Dans les larmes un sourire me vint et je l\u2019embrassais ; Puis j\u2019entrepris de trouver l\u2019escalier en question, en escaladais les degr\u00e9s, et revins discr\u00e8tement \u00e0 la chambre de mon grand-p\u00e8re. Cette fois j\u2019avais \u00f4t\u00e9 mon masque et me pr\u00e9cipitai \u00e0 son chevet pour le prendre longuement dans mes bras et l\u2019embrasser avec ferveur et tendresse. Quand il me vit, quand il r\u00e9alisa que c\u2019\u00e9tait moi, un sourire rayonnant comme un soleil d\u2019avril illumina son visage \u00ab Lisa dit-il, c\u2019est toi, enfin \u00bb. Des forces m\u00eames lui revinrent et il se redressa tout seul sur son lit. Je l\u2019enveloppai de mes bras en le serrant tr\u00e8s fort contre moi et nous rest\u00e2mes une demi-heure au moins dans cette embrassade silencieuse. Sa voix \u00e9tait amortie, h\u00e9sitante, il cherchait parfois ses mots ou l\u2019id\u00e9e qu\u2019il exposait lui \u00e9chappait tout \u00e0 coup, mais j\u2019\u00e9tais patiente et \u00e0 son \u00e9coute. Il put se lib\u00e9rer de toute la souffrance mentale accumul\u00e9e. Souffrance, que dis-je, c\u2019\u00e9tait plus que cela, de la d\u00e9tresse, de la terreur que je vis dans son regard et sentis dans son r\u00e9cit, que de voir ses \u00eatres qui se pr\u00e9sentaient comme ses proches, ses amis, ses petits-enfants et qui se tenaient masqu\u00e9s \u00e0 bonne distance de lui, ne le touchaient pas, ne le congratulaient pas, ne l\u2019embrassaient pas. Il eut quelques fois me dit-il pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 ne pas les voir du tout. A chaque fois lorsque les visiteurs se retiraient des larmes douloureuses lui venaient aux yeux. C\u2019est pourquoi me dit-il je t\u2019ai pri\u00e9 de venir. \u00ab Je savais qu\u2019avec toi ce serait diff\u00e9rent et que je gouterais une fois encore avant de la quitter, le bonheur que c\u2019est d\u2019appartenir \u00e0 l\u2019Humanit\u00e9. \u00bb Je vous l\u2019ai dit Papimile \u00e9tait un peu po\u00e8te. \u00ab Mais tu ne vas pas la quitter encore mon Papi ! \u00bb. \u00ab Tu es gentille mais tu sais bien que m\u00eame les bonnes choses doivent avoir une fin \u00bb ajouta-t-il en s\u2019effor\u00e7ant de sourire. La porte de la chambre s\u2019ouvrit brutalement ; La directrice de l\u2019EHPAD fit irruption : \u00ab suivez-moi madame \u00bb. J\u2019embrassai une derni\u00e8re fois mon Papi, je le savais heureux quoique inquiet. \u00ab Je reviendrai Papi lui dis-je, je reviendrai demain. \u00bb Sur le seuil, dans le couloir trois gendarmes m\u2019attendaient. \u00ab Vous allez nous suivre madame, on vous emm\u00e8ne en garde \u00e0 vue \u00bb. \u00ab Quel crime ou d\u00e9lit ai-je commis ? \u00bb \u00ab Mise en danger de la vie d\u2019autrui \u00bbDaniel qui m\u2019avait attendu dans sa voiture jusque-l\u00e0 repartit seul cependant que je montais dans le v\u00e9hicule de gendarmerie. \u00ab J\u2019ai fait le test Covid, je suis n\u00e9gative, comment puis-je mette en danger qui que ce soit ? Mon grand-p\u00e8re a quatre-vingt-douze ans, ce qui le met en danger c\u2019est l\u2019incompr\u00e9hension, la solitude et  le manque d\u2019affection. \u00bbLe lendemain matin je fus pr\u00e9sent\u00e9e au juge d\u2019instruction \u00e0 Tours qui me signifia ma mise en examen pour \u00ab non-respect des consignes sanitaires et mise en danger de la vie d\u2019autrui \u00bb. V\u00e9ritablement la justice de notre pays n\u2019a-t-elle rien de mieux \u00e0 faire ? Ils voulaient m\u2019assigner \u00e0 r\u00e9sidence en France jusqu\u2019au proc\u00e8s, j\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 obtenir que le parquet de Noum\u00e9a soit saisi de l\u2019affaire afin de pouvoir rentrer en Nouvelle Cal\u00e9donie. Daniel vint me r\u00e9cup\u00e9rer \u00e0 la sortie du Palais de \u00ab justice \u00bb. Au petit matin il avait eu un appel t\u00e9l\u00e9phonique de la directrice de l\u2019EHPAD, Papimile s\u2019\u00e9tait \u00e9teint dans la nuit. Je repartirai apr\u00e8s les obs\u00e8ques. En attendant j\u2019allais loger chez mon fr\u00e8re. En chemin, \u00e0 onze heures Daniel alluma l\u2019auto-Radio pour le bulletin d\u2019information de \u00ab France-bleue Touraine \u00bb, nous ne nous y attendions pas, ils annonc\u00e8rent le d\u00e9c\u00e8s de Papimile. \u00ab Connu dans le sud Touraine pour son investissement associatif et culturel. Emile Galtier 92 ans est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 dans l\u2019EHPAD o\u00f9 il s\u00e9journait depuis trois mois, victime du Covid 19 \u00bb. J\u2019\u00e9tais outr\u00e9e, je crus que j\u2019allais perdre souffle. Je fis signe \u00e0 Daniel de s\u2019arr\u00eater et descendis du v\u00e9hicule pour reprendre ma respiration. \u00ab Mort du covid ! Mort du covid ! Je pestai je fulminai m\u00eame, Je savais tellement moi que mon papi m\u2019avait attendue autant qu\u2019il avait pu avant de s\u2019autoriser \u00e0 mourir. Il \u00e9tait mort de son grand \u00e2ge et de la lassitude de vivre. Et j\u2019en \u00e9tais s\u00fbre il \u00e9tait parti en paix avec dans les yeux le soleil de mon sourire. Et c\u2019est cette certitude qui mettait du baume sur ma douleur de l\u2019avoir perdu.Nous roulions, tous les deux, mon petit fr\u00e8re et moi, aussi tristes qu\u2019exc\u00e9d\u00e9s. Alors, mani\u00e8re de nous calmer, sur la route rentrant chez Daniel nous chant\u00e2mes tous deux doucement, des sanglots nous nouant parfois la voix, cette chanson que Papi aimait tant : \u00ab Adieu l\u2019Emile on t\u2019aimait bien, adieu l\u2019Emile on va mourir\u2026\u2026\u2026Patrick Seignon. Dimanche 18 octobre 2020<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>ADIEU L&rsquo;EMILE(Nouvelle)(AVERTISSEMENT. cette nouvelle a \u00e9t\u00e9 \u00e9crite en octobre 2020. 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