• bouton partage

  • ADIEU L’EMILE

    ADIEU L'EMILE

    (Nouvelle)


    (AVERTISSEMENT. cette nouvelle a été écrite en octobre 2020. Sur l'instance de quelques amis j'ai proposé celle-ci et un précédent conte philosophique 'LA DÉVOLUTION" à un éditeur. Sans signal de sa part avant le 19 février cela voudrait dire que mes ouvrages n'ont pas été retenu. Je n'en prendrai pas ombrage. Il en va ainsi du monde de l'édition.On ne compte plus le nombre des auteurs marquant qui furent refusés par les éditeurs avant de s'être fait un nom. c'est à compte d'auteur que Verlaine édita son premier recueil et n'est-ce pas à compte d'auteur que le grand Marcel Proust lui même dû éditer "du côté de chez swann" (premier tome de la recherche du temps perdu)?. Mes récits n'ont donc pas été retenus à l'édition, c'est pourquoi je les publie sur mon Site Web 'Lavoiedessansvoix.fr" Je ne doute pas que c'est avec ravissement et non sans émotion que vous lirez ceux-ci. Merci lecteurs.
    Patrick SEIGNON)



    A Louna

    Je suis une fille bien actuelle, j’appartiens à une famille que l’on dit « recomposée ». Bon je vais vous épargner l’arbre généalogique compliqué de nombreuses greffes. Vous vous feriez des accrocs dans les branches et c’est au demeurant totalement inutile à mon récit. Sachez seulement que j’avais un grand-père que nous appelions « Papimile », qui n’était mon grand-père que de cœur car il était en vrai le mari en seconde-noce de ma véritable grand-mère, « Mamilule », c’est-à-dire Lucienne.

    Emile n’était donc pas mon grand-père par le sang, il n’en était pas moins - que mes deux autres grands-pères génétiques ceux-là n’en prennent pas ombrage – celui avec lequel j’avais le plus d’affinités, de complicité même et avec lequel je partageais le plus de choses. C’était un homme doux, affable, affectueux et respectueux des autres. Ce qui ne l’empêchait tout de même pas de rentrer parfois dans de terribles ou « saintes »colères. Mon papi était un ancien « soixante-huitard », mais non pas de ceux qui s’étaient rangés. Lui avait promis de mourir debout et le poing levé. Il avait eu une vie riche et agitée, avait connu beaucoup de gens et participé à de nombreux événements. Parmi les personnalités qu’il avait approchées il y eut Jacques Brel qu’il avait connu à Clamecy dans le Morvan où celui-ci tournait « Mon oncle Benjamin » alors que lui-même occupait un emploi de technicien de plateau. C’était le personnage célèbre dont il gardait le plus tendre souvenir. Un soir où lui et ses compagnons mangeaient au restaurant de la gare, une table modeste à laquelle on servait des menus ouvriers, Jacques débarqua dans l’établissement, lia conversation avec l’équipe des techniciens et apprenant que mon futur papi s’appelait Emile, entre deux verres de « Menetou-Salon », chanta sa si belle chanson « Adieu l’Emile je t’aimai bien » « Adieu l’Emile je vais mourir ». Papi gardait de cette soirée un souvenir impérissable.

    Papimile était un bricoleur génial, un « touche à tout » comme on dit, qui se moquait de lui-même avec cette formule de son cru : « Je suis un touche à tout, je suis un bon à rien ». Il était bon à beaucoup de choses en vérité mais voulait signifier par-là que lorsque l’on touchait comme lui à peu près à tous les métiers on ne pouvait prétendre à l’excellence dans aucun. On ne devient guère virtuose que dans un seul instrument. Ce qui témoignait de sa modestie pas toujours apparente et de sa grande clairvoyance. Papimile animait depuis plus de vingt ans un website qui avait nom « Plaidoyer pour l’Humanité », sur lequel il publiait de nombreux articles, contes nouvelles et poèmes. Comme artiste et poète il prenait une part active à la vie associative et culturelle du Sud-Touraine Aussi était-il agréablement connu au moins dans ce secteur géographique.

    Papimile avait des revenus modestes, une retraite de l’E.D.F. (Electricité de France), il s’était tout de même bien débrouillé et possédait une propriété de 5 hectares sise en coteau sur les rives de l’Indre, les terres ne valent pas bien cher en pareille situation. Papimile qui avait une capacité de travail étonnante avait fait en trente ans un petit paradis terrestre de son domaine. C’était le royaume des enfants, portique de jeu, cabane, piscine, tunnel végétal, et un « mini parc animalier » : Anes, moutons, chèvres, poules, canards et oies, chiens et chats bien sûr. Il cultivait un verger et un grand potager. Avec mes cousins et cousines nous adorions passer nos vacances tous ensembles dans la grande maison avec Mamilule et Papimile.

    J’étais née curieuse et m’intéressait moi-même à de nombreuses choses, très tôt je participais aux soins aux animaux, on semait des potirons, on cueillait les tomates les haricots et les œufs. Il y avait un piano dans la maison et avec Papimile j’appris mes premiers rudiments de musique et surtout m’éveillait à celle-ci. Musique, chanson française, Emile possédait un vaste répertoire Brel, Brassens, Barbara, Ferré, Bruant et plein d’autres dont il connaissait les textes par cœur. C’était un amoureux des mots et moi, un peu prétentieuse tout de même en ce temps, qui avais affirmé lorsque j’avais huit ans à peine, que j’étais « un dictionnaire sur pattes » je prenais un divin plaisir à affiner mes connaissances de ceux-ci avec lui, leur sens, leurs origines, leur évolution, leur usage judicieux. « Dans le jardin de mon grand-père tous les oiseaux du monde venaient faire leurs nids ». » « la caille la tourterelle et la jolie perdrix » bien sûr, mais aussi les hirondelles les pinsons, les faucons crécerelle, la huppe fasciée, le coucou et la chouette. Papi qui n’était pas ornithologue en identifia tout de même quarante espèces. Il m’apprenait à les reconnaître, nous faisions une collection des nids que nous trouvions à la fin de l’été, après l’époque de la nidification ou lorsque l’on taillait des haies. . Mes dispositions propres et l’intérêt que je portais aux choses aux arts et aux êtres plaisait à Papimile et je suppose que c’est la raison pour laquelle il me portait une attention particulière. Voilà comment se tissèrent dès l’enfance des liens affectifs privilégiés entre le bonhomme et moi.

    Très jeune je me mis à l’exercice de l’équitation. Mamilule m’offrait des stages dans des clubs hippiques de la région. Je devins une cavalière confirmée. Aux vacances de pâques de mes 12 ans je vis que Papi construisait un nouveau bâtiment en bois vis-à-vis de celui où logeaient déjà ânes moutons et chèvres. « Que veux-tu faire de ce bâtiment » demandai-je » « C’est pour donner plus de place aux animaux et ranger leurs agrès et nourriture de façon plus rationnelle, me répondit-il, et si Mamilule en était d’accord je prendrais bien un cochon moi » Lorsque je revins pour les vacances d’été suivantes l’ouvrage était achevé, tout aussi élégant que son vis-à-vis. « Ça y est Papi, tu l’as pris le cochon, Mamilule était d’accord ? » « Oui, dit Mamilule, tu veux que nous allions le voir ? » Et nous y allâmes d’un pas décidé. Mais quand j’ouvris la porte du premier box, en guise de cochon c’est un superbe pottok alezan que je vis. Comme je commençais à comprendre l’émotion me saisit et c’est d’une voix coupée que je dis « c’est quoi ça ? » « C’est ton cheval » répondirent en cœur Papi et Mamie. J’ouvris le deuxième box il y avait un deuxième pottok noir. « C’est le cheval de Papi ? » « Exactement répondirent-ils, vous pourrez faire des promenades ensemble ». Je leur sautais au cou, j’étais ivre de bonheur. Mon cheval à moi, et ce qui me faisait encore plus plaisir, la perspective des sorties équestres avec Papi. J’en avais toujours rêvé.

    Papimile en ce temps avait soixante-quinze ans, il était un peu lourd et raide mais encore solide et volontaire. Nous fîmes de nombreuses virées à cheval dans les paysages tourangeaux, le long des rivières et dans les chemins forestiers. Mais les années passèrent et Papi dû renoncer à la monte. Heureusement pour moi, dans l’intervalle j’avais fait la connaissance d’un beau garçon qui aimait lui aussi le cheval et il remplaça grand-père dans mes randonnées équestres. Mais j’aimais aussi les retours à la maison et la compagnie de cet homme qui avait tant apporté à la formation de ma personnalité.

    Elias et moi nous mariâmes. Il était médecin et j’étais vétérinaire. Nous étions jeunes, nous rêvions de voyages, d’horizons nouveaux. Nous partîmes tous deux nous installer à Bourail sur la côte Ouest de la Nouvelle Calédonie, une région d’élevage où existent de nombreux animaux qui nécessitent l’attention de vétérinaires et où il y a des chevaux que l’on monte à la façon des cow-boys. Je sais que cet éloignement affecta beaucoup Papmile qui se voyait vieillir, et qui souffrait de mon absence prolongée tant il avait pris d’intérêt à notre proximité. Mais il faut bien que jeunesse se fasse et aussi grand fut mon attachement à ce géronte il fallait bien que je vive ma propre vie.

    J’étais au travail dans mon cabinet vétérinaire Lorsque je reçus, il n’y a pas plus tard qu’une semaine, un appel téléphonique d’une dame qui se présenta comme infirmière dans une « E.H.P.A.D. » de la métropole et me passa mon grand-père. Sa voix était cassée par l’âge, et l’on pouvait distinguer dedans comme une harmonique plaintive, une prière, ce qui n’était pas dans la nature de l’homme. « Lisa, me dit-il, viens me voir mon petit ». Il n’en dit pas davantage, comme s’il était trop fatigué. « Mais je ne peux pas Papi, j’ai mon travail et je suis infiniment loin ». La communication cessa là. Mais lorsque je rentrai le soir chez nous et que nous nous installâmes avec Elias à la table sous le flamboyant pour boire un petit verre, je lui contais la chose. « Il est peut-être au bout du rouleau » remarqua Elias, « tu l’aimais tant ton Papimile, s’il venait à mourir sans que tu l’aies revu et embrassé, je suis sûr que tu t’en voudrais pour le restant de tes jours. » « Oui bien sûr, j’y ai déjà pensé. Mais comment faire quand on est si loin, j’ai déjà fait le voyage pour les obsèques de Mamielule il y a treize mois et la seule idée de remettre ça me rebute surtout dans les circonstances actuelles ». « Je te comprends bien et je compatis, mais je crains que tu le regrettes si tu ne le fais pas. Tu réserves un avion dès ce soir et tu pars demain ou après demain ». « Et s’il était déjà mort quand j’arrive ? » « Il ne faut pas se poser toutes ces questions il faut faire selon la voix du cœur. » Je rappelai l’EHPAD, « dites à mon grand-père que j’arrive » demandai-je à la directrice.

    Nous étions mardi. Jeudi j’embarquai sur le vol Air-France « Nouméa Paris, escale à Tokyo Narita. ». Revenue en France je me rendis chez mon petit frère Daniel musicien chevronné qui habitait dans l’Indre à une distance raisonnable de la maison de Papimile et Mamielule. Ce serait l’occasion de m’éclairer sur ce qui s’était produit, depuis quand et ce qui avait justifié l’admission de Papimile dans une EHPAD ». J’appris ainsi que depuis la mort de Mamielule, Papi s’était laissé en quelque sorte couler. Il avait maigri, s’était affaibli et ses aptitudes cognitives autrefois exceptionnelles s’étaient fortement dégradées. Il ne pouvait plus rester seul chez lui. C’est Daniel qui s’était occupé de son placement en EHPAD. Il allait le voir chaque semaine mais celui-ci lui parlait surtout de moi. « Et Lisa, où elle est Lisa, elle ne va pas venir ? » Il se languissait et devait craindre de partir bientôt vers les grandes prairies sans m’avoir revue.

    Nous étions en pleine phase épidémique de Covid 19. Et la politique alarmiste, anxiogène et autoritaire du gouvernement ne faisait rien pour apaiser la terreur des populations. J’avais déjà dû souffrir un masque durant tout le vol soit 24 heures. J’arrivais en France et je fus sidérée de constater l’obéissance docile d’une grande majorité des gens. Il faut dire que les mesures coercitives, amendes de 135 voire 1500 euros étaient fort dissuasives. Depuis qu’il était rentré là Papimile avait eu plusieurs visites. Pour le voir il fallait être pas plus de deux personnes, avoir passé la veille un test Covid, prendre sa température, se laver les mains avec un gel hydro alcoolique, porter un masque, se tenir à plus d’un mètre de lui et ne pas l’embrasser. Cela je le sus par la suite de sa propre bouche, le faisait horriblement souffrir. Des gens lui rendaient visite qu’il reconnaissait à peine ainsi affublés de leurs masques. Il ne pouvait recueillir les sourires, qui sont des éléments essentiels de la communication humaine, le miel du visage et la chaleur émanant du cœur, et cette confiscation lui causait une douleur morale lancinante. Et ces gens restaient à distance ne l’embrassaient pas comme s’il était un pestiféré. « Les vieux ça sent mauvais » pensait-il amer. J’interrogeais mon frère : « Et toi, tu ne l’as pas embrassé non plus ? » « Non, les soignants surveillent et s’y opposent farouchement ». « C’est terrible çà tu imagines ! Te reconnais-t-il au moins » « oui, je crois, ça tourne plus lentement dans sa tête mais ça tourne encore tout de même ». « Moi quand je le verrai je l’embrasserai ». « Tu te crois plus maligne, tu feras bien comme les autres ».

    Daniel avait allumé un feu de bois dans la cheminée, nous nous relaxions en causant sur les canapés Notre conversation prit rapidement un tour plus généraliste. J’étais il faut bien le dire, un peu irritée par la politique « sanitaire » mise en œuvre. « Voilà, remarquai-je, un gouvernement qui prétend en cette circonstance particulière vouloir protéger les plus fragiles, en l’occurrence les personnes âgées et qui pourtant rogne les pensions et entend promouvoir une réforme des retraites qui va en précipiter le plus grand nombre dans l’extrême pauvreté et la disette. Quel culot, quel cynisme, pour oser une telle chose. » Oh là ma sœur, dit Daniel, où t’en vas-tu ? Tu te radicalises. Je crois entendre Olivier Besançenot . » Il m’arracha un sourire ; « Mais tu sais mon cher petit frère que j’ai été à bonne école avec Papimile, et maintenant je vis sur une terre qui fut la terre d’exil de Louise Michel. Je me suis intéressé à elle, à sa vie, à la commune de Paris dont elle fut actrice, et il est vrai que cela a totalement changé ma perception du monde ».
    J’avais passé le test à Bourail, c’est Elias qui me l’avait fait ; Il était obligatoire pour prendre l’avion. J’étais négative. Le lendemain de mon arrivée en France, je pus donc déjà me rendre, mon frère m’accompagnait, à l’EPADH » où résidait dès lors Papimile, pour lui faire une visite dont j’imaginais déjà à quel point elle serait forte en émotion.

    Nous dûmes bien entendu décliner nos certificats de « négativité », faire des déclarations de traçabilité, nous soumettre au rituel satanique de la prise de température, du lavage des mains et du masque. Lorsque nous rentrâmes dans la chambre de papi une infirmière nous accompagnait. Emile était assoupi, elle le réveilla, l’aida à se redresser sur ses oreillers « Monsieur Galtier, dit-elle, ce sont vos petits-enfants qui viennent vous voir. » « Ah bon » répondit-il d’une voix lavée et sans enthousiasme. Je voulus approcher pour le prendre dans mes bras. L’infirmière me tînt à distance ; « Non madame, il ne faut pas approcher à moins d’un mètre, c’est le protocole ». « Quelle absurdité m’indignai-je, je viens de Nouvelle Calédonie pour voir mon grand-père qui m’a réclamée et je ne pourrais pas l’embrasser ? » « Je regrette madame mais ce n’est pas possible, nous avons des consignes strictes. » Je devais-être rouge d’indignation, et bien que je sache que cette dame n’y était pas pour grand-chose, qu’elle ne faisait qu’obéir aux ordres, c’est-elle tout de même qui avait le tort d’être là et de faire appliquer les consignes et c’est donc elle qui dut recueillir l’expression de mon courroux. « Eh bien madame, déclarai-je, vos consignes et tout le fatras du gouvernement je m’en tamponne le coquillard, je suis venue pour embrasser mon grand-père et je l’embrasserai tout de même, quoiqu’il en coûte » « calme toi » me dit Daniel. L’infirmière appela la directrice qui menaça si je faisais un esclandre d’appeler les gendarmes. J’étais outrée, malade de rage. Mais nous dûmes partir sans qu’Emile ait vraiment compris qui était venu dans sa chambre, des proches ou des soignants.

    Je pleurais en quittant l’établissement. « A l’autre bout du bâtiment, là-bas, il y a un escalier de secours », me dit Daniel. Je compris tout de suite ce qu’il suggérait. Dans les larmes un sourire me vint et je l’embrassais ; Puis j’entrepris de trouver l’escalier en question, en escaladais les degrés, et revins discrètement à la chambre de mon grand-père. Cette fois j’avais ôté mon masque et me précipitai à son chevet pour le prendre longuement dans mes bras et l’embrasser avec ferveur et tendresse. Quand il me vit, quand il réalisa que c’était moi, un sourire rayonnant comme un soleil d’avril illumina son visage « Lisa dit-il, c’est toi, enfin ». Des forces mêmes lui revinrent et il se redressa tout seul sur son lit. Je l’enveloppai de mes bras en le serrant très fort contre moi et nous restâmes une demi-heure au moins dans cette embrassade silencieuse.

    Sa voix était amortie, hésitante, il cherchait parfois ses mots ou l’idée qu’il exposait lui échappait tout à coup, mais j’étais patiente et à son écoute. Il put se libérer de toute la souffrance mentale accumulée. Souffrance, que dis-je, c’était plus que cela, de la détresse, de la terreur que je vis dans son regard et sentis dans son récit, que de voir ses êtres qui se présentaient comme ses proches, ses amis, ses petits-enfants et qui se tenaient masqués à bonne distance de lui, ne le touchaient pas, ne le congratulaient pas, ne l’embrassaient pas. Il eut quelques fois me dit-il préféré ne pas les voir du tout. A chaque fois lorsque les visiteurs se retiraient des larmes douloureuses lui venaient aux yeux. C’est pourquoi me dit-il je t’ai prié de venir. « Je savais qu’avec toi ce serait différent et que je gouterais une fois encore avant de la quitter, le bonheur que c’est d’appartenir à l’Humanité. » Je vous l’ai dit Papimile était un peu poète. « Mais tu ne vas pas la quitter encore mon Papi ! ». « Tu es gentille mais tu sais bien que même les bonnes choses doivent avoir une fin » ajouta-t-il en s’efforçant de sourire.

    La porte de la chambre s’ouvrit brutalement ; La directrice de l’EHPAD fit irruption : « suivez-moi madame ». J’embrassai une dernière fois mon Papi, je le savais heureux quoique inquiet. « Je reviendrai Papi lui dis-je, je reviendrai demain. » Sur le seuil, dans le couloir trois gendarmes m’attendaient. « Vous allez nous suivre madame, on vous emmène en garde à vue ». « Quel crime ou délit ai-je commis ? » « Mise en danger de la vie d’autrui »

    Daniel qui m’avait attendu dans sa voiture jusque-là repartit seul cependant que je montais dans le véhicule de gendarmerie. « J’ai fait le test Covid, je suis négative, comment puis-je mette en danger qui que ce soit ? Mon grand-père a quatre-vingt-douze ans, ce qui le met en danger c’est l’incompréhension, la solitude et le manque d’affection. »
    Le lendemain matin je fus présentée au juge d’instruction à Tours qui me signifia ma mise en examen pour « non-respect des consignes sanitaires et mise en danger de la vie d’autrui ». Véritablement la justice de notre pays n’a-t-elle rien de mieux à faire ? Ils voulaient m’assigner à résidence en France jusqu’au procès, j’ai réussi à obtenir que le parquet de Nouméa soit saisi de l’affaire afin de pouvoir rentrer en Nouvelle Calédonie. Daniel vint me récupérer à la sortie du Palais de « justice ».

    Au petit matin il avait eu un appel téléphonique de la directrice de l’EHPAD, Papimile s’était éteint dans la nuit.

    Je repartirai après les obsèques. En attendant j’allais loger chez mon frère. En chemin, à onze heures Daniel alluma l’auto-Radio pour le bulletin d’information de « France-bleue Touraine », nous ne nous y attendions pas, ils annoncèrent le décès de Papimile. « Connu dans le sud Touraine pour son investissement associatif et culturel. Emile Galtier 92 ans est décédé dans l’EHPAD où il séjournait depuis trois mois, victime du Covid 19 ». J’étais outrée, je crus que j’allais perdre souffle. Je fis signe à Daniel de s’arrêter et descendis du véhicule pour reprendre ma respiration. « Mort du covid ! Mort du covid ! Je pestai je fulminai même, Je savais tellement moi que mon papi m’avait attendue autant qu’il avait pu avant de s’autoriser à mourir. Il était mort de son grand âge et de la lassitude de vivre. Et j’en étais sûre il était parti en paix avec dans les yeux le soleil de mon sourire. Et c’est cette certitude qui mettait du baume sur ma douleur de l’avoir perdu.

    Nous roulions, tous les deux, mon petit frère et moi, aussi tristes qu’excédés. Alors, manière de nous calmer, sur la route rentrant chez Daniel nous chantâmes tous deux doucement, des sanglots nous nouant parfois la voix, cette chanson que Papi aimait tant : « Adieu l’Emile on t’aimait bien, adieu l’Emile on va mourir………


    Patrick Seignon. Dimanche 18 octobre 2020[/SIZE][/FONT]
  • bouton partage